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10/09/08 -
Par Delphine Séris
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Au Roi du bois (chapitre II)

La « chair extrême » des bois
Avec beaucoup d’élégance, Au Roi du bois (chapitre II) réunit des dessins et des photographies d’Anne-Lise Broyer réalisés sur les traces du Roi du bois, figure antique et littéraire. Cette quête nous entraîne sous des futaies diverses, de la forêt de Fontainebleau au bois de Nemi près de Rome, dans des paysages sans ciel et sans horizon collectés à Auvers-sur-Oise, Vézelay ou Giverny. Le choix d’un très petit format pour les images serties par de grandes marges blanches, ainsi que la mise en page originale qui associe à chaque photographie en noir et blanc un vis-à-vis étrange, entre reflet et négatif en bichromie, attestent d’une approche toute personnelle de ces paysages saturés des regards que portent sur eux, depuis des siècles, peintres et écrivains.
Première approche possible de ce grand livre délicat : une approche cultivée, érudite, qui voit d’abord dans cette œuvre un hommage rendu. A quoi, à qui ? Comme le titre-dédicace l’indique, à la fois à la figure antique du Roi du bois, prêtre de Diane dans la mythologie romaine auquel s’intéressa James George Frazer dans Le Rameau d’or, et aux écrivains qui se sont saisis de ce mythe en composant à leur tour leur propre Roi du bois : Georges Bataille dans Le Coupable en 1944 et, plus récemment, le romancier Pierre Michon. Dès lors, on est tenté de chercher dans les photographies d’Anne-Lise Broyer ce qui pourrait faire écho à ces textes, et donc de lire ces miniatures végétales ou ces photographies de tableaux comme des photogrammes prélevés, sans souci chronologique, dans le film mental suscité par leur lecture. Cela fonctionne bien : cette femme qui s’enfuit, balançant le feston et l’ourlet sous les futaies pourrait bien être la « dame céleste de dentelle et d’azur » [1] qui un jour, pissant sur de la mousse, fascina le héros de Michon ; et cette photographie d’un tableau de cerf, un écho de la Diane mythique et de ses attributs. Mais bien au-delà du thème de la peinture et des motifs ponctuels qui lient clairement les Rois du bois de Michon et de Broyer (ceux du chien et de la meute, ou du papillon, métaphore par laquelle Michon décrit le peintre le Lorrain), on remarque surtout une commune sensibilité des auteurs aux matières, à la « chair extrême » [2] du monde comme à la lumière, au soleil qui enchante les arbres « immenses, nombreux, inépuisables » [3]. De cette « poudre de perlimpinpin » [4] miraculeuse qui fait trembler les feuilles, Anne-Lise Broyer donne plusieurs photographies : un champ d’asphodèles brillantes qui lui frottent la joue, des saules luminescents au bord du lac à Giverny, une souche à terre surmontée d’un étrange halo…
L’hommage rendu par Anne-Lise Broyer excède cependant largement les textes de Michon et de Bataille. Finalement, il vise tous ceux qui ont été, en tant qu’artistes, des « rois du bois » : les peintres, notamment, qui ont régné sur la nature en en donnant une vision personnelle et nouvelle. Leurs noms sont tus, comme contenus par les noms des lieux que l’histoire leur associe : Giverny, Auvers-sur-Oise, Arles… et qui servent de légende à chaque photographie. Chacune d’elle se lit alors comme une sorte de revisitation d’un paysage déjà exploré, déjà représenté, croustillant de ces regards anciens que la photographe tente de capter dans le fouillis des feuillages et des herbes. Cela exige une forme nouvelle : le petit format, précieux et sentimental, lui permet ici à la fois de prendre de la distance avec les dimensions traditionnellement imposantes des tableaux, et d’exiger du lecteur une approche minutieuse, un « regard insistant » [5] qui, lecture après lecture, fait miraculeusement surgir des bois ici un visage, là le corps d’un baigneur minuscule et solaire.
Mais la force de ce livre est sans doute de ne pas fonctionner seulement ni essentiellement sur le principe de la référence et de l’hommage. Il n’est en rien nécessaire de connaître le mythe du Roi du bois (surtout connu des anthropologues), d’avoir lu Bataille et Michon, ni même de fréquenter les impressionnistes pour vivre avec cet ouvrage une belle aventure photographique : avis au lecteur sauvage et sans culture… Si Anne-Lise Broyer dissimule les noms de Michon et de Bataille dans la longue liste des personnes remerciées, si elle travaille l’extrême discrétion de l’hommage, c’est moins par effet de pouvoir que pour inviter à une autre approche du livre. Comme s’il rendait compte d’un parcours très concerté, à la fois très lent et très sûr, celui-ci devient alors un bel objet étrange, au fonctionnement mystérieux mais que l’on sent obéir à une vraie nécessité intérieure. L’artiste ne souhaite visiblement pas l’expliciter : le texte liminaire qui dans son précédent livre Fading [6] expliquait son projet, est ici remplacé par une envolée de lettres retombées pêle-mêle sur la page, comme un alphabet déboussolé. Cela impose au lecteur d’inventer son propre cheminement dans ces sous-bois, de se raconter à lui-même des histoires de forêt et de lacs où se reflète le monde, tout en tentant de donner un sens à ce qui du livre échappe. C’est tout à fait exaltant : une femme très parée, un pâtre flou peint entre deux troncs, un soulier de satin oublié sur les feuilles, des sentiers qui s’enfoncent dans les bois… : que de fictions possibles ! D’autres énigmes sont posées au lecteur : de quelle nature est cette image, à peine visible, symétrique de chaque photographie de paysage dont elle semble le dépôt ? Tenant à la fois la fois du négatif agrandi (les valeurs sont inversées) et du reflet qui renverse la composition par rapport à l’axe de la reliure, ces images en bichromie très pâles et quasi irréelles grâce auxquelles Anne-Lise Broyer parvient à la couleur font du livre une sorte d’herbier, et de chaque photographie un specimen précieux. Mais rien de systématique dans cet ouvrage, qui maintient le mystère en rompant ponctuellement cette mise en page subtile : certaines photographies n’ont pas ce vis-à-vis poudreux, ce qui dit sans doute quelque chose de la nature de ce qui a été photographié. D’autres surprises attendent le lecteur patient et minutieux, des images inquiétantes qui cassent la trop belle cohérence de l’ensemble, et qui résonnent avec ce qui clôt le livre : un message de rupture, une image de désastre.
[1] Pierre Michon, Le Roi du bois, Verdier, 1995, p. 21
[2] Ibid., p. 18
[3] Ibid., p. 18
[4] Ibid., p. 49
[5] Roland Barthes, La Chambre claire, Seuil, 1980, p. 81
[6] Anne-Lise Broyer, Nicolas Comment, Fading, éditions Filigranes, 2006
Informations pratiques, notation et achat :
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Au roi du bois (chapitre II) Photographies de Anne-Lise Broyer Format : Broché Editeur : Filigranes (29 juillet 2008) ISBN : 978-2-350-46134-2 EAN : 9782350461342 88 pages Poids : 650 g 24,5 x 30cm Prix : 30 euros Intérêt du sujet : 5/5 Photographies : 5/5 Présentation et impression : 5/5 |
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- Anne-Lise broyer Photographe
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