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Par Laurent Fabry
15/12/05 1221 visites Impression (PDF) |
Livre photo nature, paysage, découverte
Canyons

Au pays des Roches rouges
Colorado, Nouveau Mexique, Utah, Arizona. Quatre états d’Amérique - "dans lequel Harry zona" dit la chanson de Mc Solar magistralement reprise par Alexis HK - de forme carrée, tirés au cordeau. Comme sur un chantier, pour délimiter une zone où il ne faut pas mettre les pieds, un espace dont on s’occupera plus tard. En fait, l’origine de ces Fours corners provient plus de l’aménagement artificiel d’un continent, où l’homme n’a, contrairement à ce qui a pu se passer ailleurs, pas encore vécu une très longue histoire, et dont les populations clairsemées n’ont pas vraiment influé sur l’oganisation socio-politique de leurs terres.
Pour le photographe, ces grands espaces dépeuplés sont une source inépuisable de paysages et innombrables sont ceux qui ont immortalisé les canyons, leurs strates sédimentaires colorées, véritables "oeuvres minérales forgées par l’érosion", jouant avec les rayons d’un soleil révélateur. Ce qu’Olivier Grünewald - photographe de Nature ne négligeant aucun sujet dans son approche de la biodiversité, pas même les plus resassés - a voulu montrer dans ce nouvel ouvrage, fruit de 3 ans de voyages sur place, va bien au-delà de certaines images vues et revues.
Ces quatres états, si sobrement délimitées par l’homme, ont pour point commun de former le plateau du Colorado, qui est aussi le nom de la seule rivière à traverser cette zone, immense à l’échelle de la planète, et dont il faut d’abord comprendre que son histoire géologique est un concentré de bouleversements. Cette région jalousement préservée, une des plus riche des Etats Unis en nombre de réserves naturelles et parcs nationaux est aussi l’espace de la démesure, un sanctuaire de ce que nous appelons communément l’espace-temps : cette faille qui peut atteindre 1800 mètres de profondeur et dont les rives s’écartent jusqu’à 29 km, représente, en son point le plus bas, un bon en arrière de 2 milliards d’années sur la géologie de notre terre...
Les images d’Olivier Grünewald sont sublimes. A commencer par celles qui relèvent du "cliché" (au sens déjà vu et emblématique, non pas au sens technique du terme, car on imagine conséquente la technique déployée pour rapporter de telles photos, vraissemblablement un travail à la chambre, sans parler du temps passé). Sur la même image (page 13, vue ci-contre) en tout début d’ouvrage, on peut voir un ensemble saisissant d’informations : la paroie rougie par les restes atmosphériques du soleil couchant, la profondeur vertigineuse du canyon et le faible cours d’eau qui s’y écoule, toutes les strates de la roche distinguables parfaitement malgré la pénombre du soir, et enfin au loin, dans un tout petit coin du cadre, l’improbable dégradé de lumière partant de l’intensité la plus forte pour se fondre dans la pénombre. C’est un tableau avant d’être une photo !
On appréciera particulièrement la recherche quasi scientifique de ce travail (au point de faire la même photo à deux époques différentes pour mettre en lumière un phénomène assez rare de pluies exceptionnelles sous l’effet d’el Nio, rendant un peu de vie à la vallée de la mort), rappelons d’ailleurs à ce titre que le photographe travaille en collaboration systématique avec une géographe (Bernadette Gilbertas, journaliste écrivain), d’où la richesse documentaire de l’ensemble. Trois autres livres à leur actif dans cette collection : Namibie, désert absolu, Islande, l’île rebelle et Australie. Egalement, on relèvera, sans que cela allourdisse le texte ou nuise au plaisir de lecture, bien au contraire, une sorte de fausse nostalgie dans le discours, celle-ci étant propre au naturaliste à tendance pessimiste. Et Olivier Grunewald de considérer que l’arridité actuelle est une vengeance de la nature sur les exploitations passées, notamment la création de dizaines de retenues d’eau, dont la vocation hydroélectrique est mise en perspective avec la faible utilisation de cette énergie dans le pays et surtout les riches piscines des villas dans les Etats voisins, ou encore la ville de Las Vegas, gourmande en jets d’eaux et autres fantaisies du même genre. En outre, on ne verra, pour seule trace de présence humaine, que les peintures rupestres et vestiges d’habitations troglodytiques des diverses civilisations - les indiens anazis - qui ont su nicher sur ces flancs de roche et dont certains des déplacements restent encore énigmatiques aux yeux des archéologues. En ce sens, le photographe se positionne réellement en regard extérieur, il prend le recul nécessaire pour faire un état des lieux sans souffrir de l’influence directe de l’homme, sa politique gouvernée par son économie. En revanche, les dangers écologiques encourrus par cette région des roches rouges, haut lieu touristique mondial, sont très largement évoqués.
La mise en page est exemplaire : plutôt que de pratiquer la surenchère sur des vues déjà copieusement réalisées par d’autres (les fameux "slots canyons", ces fissures photographiées de l’intérieur où les dentelles de roches baignées de lumière forment de véritables abstractions évoquant paradoxalement presque le mouvement ou la matière vivante, dans les très accessibles sites de l’Utah) le photographe en reproduit une en pleine page, et montre, sur la page qui fait face, les 3 petites vignettes représentant le même sujet pris sur des sites voisins ou sous des angles différents. Sans oublier les légendes.
Au final, on garde en main, avec ce superbe ouvrage, une invitation à la découverte richement illustrée, mais aussi une tentative d’explication sur un des sites qui, par son aspect graphique, nous semble des plus connus, mais qui recèle des trésors insoupçonnés (des restes d’habitations, des fleurs, là où l’on ne pensais voir que des déserts...) Quant à la forme, à savoir la présentation et la qualité des images, répétons une fois encore que difficilement le lecteur pourrait être mieux traité...
Infos pratiques, notation et achat :
| Canyons Photographies d’Olivier Grünewald Éditions Nathan Parution : octobre 2005 192 pages 180 photographies ISBN : 2092611003 Prix : 40 euros Dimensions (en cm) : 33 x 24,50 Format : couverture reliée toile sous jaquette Note sujet : 5/5 Note photos : 5/5 Note textes : 5/5 Note esthétique/présentation : 5/5 (10/10 serait plus approprié !) |
En savoir plus sur :
- Olivier grunewald Photographe
- Bernadette gilbertas Auteur
- Nathan Editeur
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