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Photographe Evénementiel
Par Laurent Fabry  23/03/05
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Livre photo nature, paysage, découverte

La Marche de l’Empereur

La Marche de l'Empereur

Aux confins de la lutte pour la vie : le manchot empereur. Ce qui a l’agilité d’un poisson sort de l’eau comme une torpille, plane une fraction de seconde au-dessus du sol puis s’affale sur la glace et glisse pendant quelques mètres sur son volumineux ventre blanc. Dans cette position, deux pattes arrières effleurent alors tout juste le sol et aident la bête à exploiter l’inertie qu’il lui reste pour gratter le sol afin de glisser encore. Même si la nature l’a doté de deux malheureux ailerons impropres à s’élever dans les airs, cet animal immensément plus à l’aise dans la mer que sur terre c’est un oiseau. Le manchot empereur. Cette appartenance à la classe des volatiles, un détail qui en apparence ne signifie peut-être rien, mais qui lui vaut un tragique destin : le manchot empereur doit mettre au monde sa descendance sur le sec. Or le seul continent dont il dispose pour cela n’est à proprement parler qu’une vaste étendue gelée, inhospitalière au possible, et entourée d’une banquise qui se forme chaque année aussi instable que peu fiable. Pour se reproduire, le manchot empereur n’a qu’une seule alternative : marcher.


Après un premier rassemblement pour donner le top départ de la grande marche pour la vie, de longues colonnes commencent à se former de toutes parts sur la calotte glacière du continent antarctique. En ligne, à un rythme nonchalant mais régulier, dans une incroyable discipline, chacun marchant patiemment sur les pas de l’autre, les manchots entament, leur lente procession. Un parcours semé d’embûches les attend, et ce voyage n’est qu’une petite partie de l’aventure qui les attend dans cet enfer blanc. En effet, après avoir déjoué tous les pièges d’une terre où les conditions climatiques ne font aucune place à la vie et où se dressent pour tout décor d’immenses falaises de glace, après avoir marché sur plus de cent kilomètres, le manchot trouve refuge dans une arène abritée. Un endroit que son instinct collectif lui dicte comme étant le lieu où il pourra, en affrontant le blizzard et la faim neuf mois durant, mettre au monde sa progéniture.

Cette épopée, cette ode à la nature dans ce qu’elle a de plus majestueux - la vie qui triomphe des éléments - émeut et témoigne encore une fois de la fragilité des espèces animales, car même si cette espèce-là est basée loin de toute présence humaine, sa situation au Pôle Sud lui fera tôt ou tard ressentir les effets du réchauffement climatique. Tout dans ce remarquable animal force l’admiration et l’émerveillement. Cette quête pour la vie est même ponctuée d’une poésie inattendue, c’est tout simplement une fable permanente : sitôt sur place il choisit son compagnon et s’isole avec lui. Il lui sera fidèle jusqu’au bout de cette procréation et pour cela le retrouvera dans la cacophonie de la colonie grâce à une signature sonore unique qui le distingue parmi quelques 7000 individus. S’il doit le retrouver c’est qu’une séparation terrible interviendra bientôt dans ce couple. Une épreuve supplémentaire au cours de laquelle, après avoir pondu puis transmis l’oeuf au mâle afin que celui-ci le couve en son absence, la femelle retournera en mer pour se nourrir et reprendre des forces. Quelques heures sépareront la naissance du petit et le retour de sa mère, ce qui libérera le mâle de sa mission, lui permettant du coup de quitter sa petite famille et se traîner à son tour vers la mer nourricière. Jusqu’à la prochaine migration, laquelle aura lieu à peine à quelques mois de là, s’il y survit.

Même si les progrès techniques constants de la vidéo font que le documentaire animalier - une discipline en plein essor commercial aujourd’hui - n’a plus rien à voir de nos jours avec ce qu’il était il y a 5 ans, c’est encore un pas de géant qui a été franchi ici par Luc Jaquet : celui de la communion entre l’homme et l’animal. Une proximité de laquelle sortira non pas un documentaire, mais une vraie histoire. Grandiose, tragique, quasi romanesque. Seule espèce capable d’endurer le climat infernal qui règne sur ce continent, le manchot empereur n’y côtoie, du moins à son âge adulte, aucun prédateur. L’homme a donc été accepté comme un extra-terrestre pacifique, il est toléré, et comme le montrent les images du making off présentées dans le livre, le cameraman évolue au beau milieu des colonies d’animaux qui le regardent avec une indifférence stupéfiante...

Bien sûr, on aura déjà pu éprouver pareille émotion devant le spectacle sur grand écran de la nature cruelle et implacable, les combats pour la vie que se livrent les espèces. Le meurtre d’un bébé baleine par des orques, sous l’oeil impuissant de sa mère dans La Planète Bleue est probablement pour ceux qui l’ont vu un souvenir intense et bouleversant. Mais ici, dans cette épopée cinématographique où le metteur en scène s’est invité au spectacle de la vie, sans rien exiger des acteurs, laissant ceux-ci jouer le rôle qu’il ont toujours tenu, c’est une histoire complète qui se joue. Pas juste une scène. Les protagonistes sont suivis durant des mois, dans ce qui constitue le but même de leur existence, donner la vie.

La BO est signé Emilie Simon et ne pouvait trouver meilleure interprète : Des lyrics chuchotés en anglais pour la carrière internationale que l’on souhaite à la musique comme au film (elle mérite d’être aussi totale que celle d’un Yann Tiersen pour Amélie Poulain). Une musique électronique qui s’offre tous les samples et virgules synthétiques possibles pour rappeler les bruits de l’eau qui goutte, la glace qui se brise, ou la neige qui craque sous les pas de la longue marche du manchot (on regrette juste que le CD n’accompagne pas la livre, car c’est au moins aussi écoutable que les bruits de Pôles de Rémy Marion !). Et forcément une composition de grande tenue.




Si comme moi vous avez vu ce film magnifique sans y penser, mais qu’après coup son souvenir était si pur, si authentique, que vous vous demandiez si vous aviez rêvé, voyagé sur une autre planète ou à travers le temps, alors vous aimerez le livre. Il retrace admirablement par l’image et le texte l’épopée d’une équipe de tournage qui, en plus d’avoir réalisé un ovni cinématographique réussi, aura partagé, dans des conditions extrêmes, le cycle de vie originel d’un animal à la destiné invraisemblable, mais qui est encore parfaitement chez lui sur la terre.



Infos pratiques, notation et achat :

La Marche de l’Empereur
Editions Michel Lafon
Parution : 20/01/2005
28 euros
Relié 26 x 2 x 31 cm
158 pages
ISBN : 2-7499-033
Note sujet : 5/5
Note photos : 5/5
Note textes : 5/5
Note esthétique : 5/5
 


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