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Ceccaroli /Plossu

Ceccaroli /Plossu

Une mystérieuse présence au monde…
Pendant longtemps, les photographies d’Alain Ceccaroli se sont dispensées de représenter des hommes. La plupart du temps, il n’y avait personne. Mais même lorsqu’il photographiait un paysage, la nature portait les cicatrices ineffaçables des actions humaines, comme ces plages du débarquement qu’il a longuement arpentées en 1985 et 1986, ou cette enquête sur la guerre à laquelle il vient de se livrer à la fin 2006 dans les quartiers bombardés de Beyrouth, ou encore ce récent inventaire de Bethléem. Cependant ces ruines d’où l’humanité semble s’être absentée révèlent en négatif sa présence au monde : une présence mystérieuse habite ses photographies. Le photographe passe et repasse ; il écrit et réécrit au rythme de ses passages. Sa marche se déploie dans l’espace - l’enclave de Bethléem, les quartiers bombardés de Beyrouth-Sud… comme dans le temps ; depuis dix-sept ans, Alain Ceccaroli photographie la ville de Rochefort : là encore, personne, mais l’éclairage a giorno sur un parking désert suggère que quelque chose va commencer, ou vient de se passer ; des panneaux de signalisation laissent entendre que ce système de signes incohérent doit pourtant avoir un sens, mais lequel ?.

La Chartreuse n’est pas un lieu indifférent : depuis sept siècles qu’elle existe, personne n’a pu prétendre la posséder. Comme aujourd’hui les écrivains et gens de théâtre qui y résident momentanément, les pères chartreux se sont succédé dans les cellules pendant quatre cent trente ans. Dans les cellules, on médite, on écrit, on réécrit. Les mêmes gestes se répètent : depuis la fenêtre de sa cellule, un résident jette des miettes aux oiseaux, ignorant probablement qu’à la bibliothèque, une photographie des années 1950 garde la trace d’un père de la Grande Chartreuse qui fait le même geste à une fenêtre semblable.

Elsa, Claudius, Marie-Luce
Elsa, Claudius, Marie-Luce
© Alain Ceccaroli

Aucune cellule ne ressemble à sa voisine. À la Révolution, les moines furent chassés, et la Chartreuse, devenue bien national, fut vendue par lots. Avant les résidents, des habitants y vécurent deux cents ans, population flottante de pauvres et de gitans. Certains membres du personnel, les premiers résidents se souviennent des derniers habitants dont chacun a laissé une trace de son passage dans l’architecture, cloison abattue ou fenêtre percée dans un mur. Quand vous descendrez la petite pente qui mène au cloître du cimetière, arrêtez-vous un instant devant la petite maison sur la droite, ayez une pensée pour la Lucette, pauvre parmi les pauvres, qui faisait la lessive des gens et tenait son misérable intérieur impeccablement propre. Dans le cloître Saint-Jean, souvenez-vous que Georgette Roux offrit à Gérard Philipe une cuisse de lapin à la moutarde ; une belle écuyère qui y était venue répéter avec un cirque ambulant fit longtemps rêver les « chartreux » (car c’est ainsi qu’on appelait ses habitants). Songe d’un songe. Tous ceux qui résident à la Chartreuse, ou qui y ont résidé, savent que la véritable Chartreuse se tient à côté de la Chartreuse visible. Ils vous diront qu’il n’y a pas de fantômes ici, même lorsque le mistral souffle et secoue la vieille bâtisse, juste des présences.

Les vues nocturnes d’Alain Ceccaroli suscitent ces présences, évanouies dès qu’apparues. Elles bruissent de leurs voix qu’elles suggèrent. Elles racontent une autre guerre : la guerre de l’homme contre sa nature. La prière du chartreux est sans fin, comme l’écriture, comme le travail de l’écuyère. Sur ces photographies, le travail soigneux du grain, c’est la vision qu’on a de ces lieux de passage aux petites heures de la nuit. Quand les touristes sont partis et que la Chartreuse est rendue à sa solitude ; quand le père chartreux rentre de l’église où il priait à sa cellule où il va prier ; quand les temps se recouvrent l’un l’autre ; quand l’œil du résident écarquillé par la fatigue, la veille, l’alcool quelquefois, croit discerner des choses qui n’existent pas.

C’est dans ce cadre, propice aux apparitions, que sont révélées les premières représentations humaines dans cette œuvre photographique. Ces portraits - face et profil - sont les icônes d’une identité problématique : touristes ? membres du personnel ? résidents ? Portraits presque anonymes : seuls des prénoms font semblant de nous renseigner. Semblable à l’imagier du Moyen-Âge, le photographe a avivé les couleurs des vêtements de ses sujets et inscrit leurs corps en à-plat dans l’architecture de la Chartreuse : arche d’une porte, arc d’une ouverture. Une jeune femme tient un registre comme une Madone porterait l’Enfant Jésus. Les yeux sont baissés, ou levés et tournés sur le côté en une attitude méditative. Le photographe nous indique qu’il y a dans ces figures un mystère, qu’elles sont ce mystère, sans jamais le révéler. Le dévoilement finira bien par advenir, pour ceux qui y croient. Que reste-t-il des œuvres de Matteo Giovanetti, d’Enguerrand Quarton ? Un jour, ces corps, ces visages s’effaceront, certaines de ces images aussi peut-être. Dans les cimetières des chartreuses, aucun nom ne figure sur les tombes.
Michel Beretti

Jaisalmer, Inde
Jaisalmer, Inde
© Bernard Plossu

Le cadre d’un probable malentendu…
Chaque image, dès lors qu’elle figure un objet, une personne, un paysage, un monument est le cadre d’un probable malentendu pour la raison que le sujet risque toujours d’y être plus apparent que l’expression dont il est le support. Bernard Plossu joue de ce malentendu en ménageant dans tout sujet une échappée discrète par le biais de laquelle, tout en restant claire, la représentation s’efface dans le sens de l’apparition. Ainsi le sujet est-il bien vite moins prenant que le regard qui, justement, se manifeste à travers lui. Cette déviation est tout l’art du photographe qui, ayant accepté par exemple de donner à voir la Chartreuse, choisit des lieux significatifs et, cependant qu’il les montre, saisit sur eux son propre regard. Une ombre, un reflet, une imbrication d’angles, un porte-à-faux, une trouée de clarté ou de ténèbres suffisent à faire que le nom, qui vient spontanément aux yeux devant les choses, soit tout à coup moins présent que la qualité jusque-là inconnue qu’on voit sourdre de l’image. Le reconnaissable est comme vaporisé dans ce qui devient son auréole, sauf qu’au lieu de se perdre dans cette élévation, il y retrouve tout son poids de réalité. C’est qu’on entre à cet instant dans le partage de l’intimité mystérieuse qu’est la vision d’un regard tel qu’il se matérialise dans son acte même. Bernard Plossu traite à chaque fois l’espace visuel en espace du dévoilement si bien que tout spectateur qui s’engage dans ce mouvement ne se contente plus jamais d’oublier les choses sous leur nom…
Bernard Noël


Informations pratiques :

La Chartreuse, silence habités
Photographies de Alain Ceccaroli et Bernard Plossu
Du 5 juillet au 16 septembre 2007 de 9h à 18h30
Sous-Sacristain, Grand cloître, Eglise
Prix entrée du monument
Vernissage le 5 juillet à 19h à l’occasion de l’inauguration des 34èmes Rencontres de L’Eté
 


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