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27/02/08 - Par Laurent Meynier (usage interdit)  - 378 visites  -  Impression (PDF) 

Corinne Mercadier

Corinne Mercadier - Vers l'infini et au-delà…

Vers l’infini et au-delà…

Corinne Mercadier fait partie de ces artistes qui utilisent la photographie pour exprimer leur vision du monde sans pour autant utiliser les codes habituels pour communiquer sa logique artistique. Les qualités constantes dans une démarche de restitution servile de la réalité, telles que la netteté totale, les couleurs criardes et les sujets évidents, limitent l’esprit du créateur et aboutissent bien souvent à des photographies impersonnelles.

Seules importent donc ici, les limites de l’imagination, de la sensibilité à l’environnement, la captation de l’événement, que Corinne Mercadier provoque et met en scène parfois, et la restitution d’une image d’auteur dans ce qu’elle a de plus original : l’expression personnelle dans l’idée qu’elle est unique et donc essentielle.

Conception de l’univers

L’œuvre de Corinne Mercadier n’est donc pas définissable par des critères seulement relatifs à la photographie, qu’elle n’utilise d’ailleurs que comme un vecteur. Ce moyen de transport va servir à amener une image mentale faite de multiples phases de construction, comme des strates de peinture qui viennent s’accumuler les unes sur les autres pour créer une profondeur. Cette matière picturale naît d’abord de l’idée réfléchie ou de la sensibilité au monde et se transforme par l’apport personnel. La démarche artistique enrichit l’idée par d’autres notions, des thématiques récurrentes comme la relation à l’univers, la réalité et l’imaginaire, l’expression d’un espace ou d’un temps donné, la recherche d’absolu…

L'envole
L’envole
© Corinne Mercadier

Dans ses premiers travaux, Corinne Mercadier réalise une première prise de vue au Polaroïd SX70, qu’elle a choisi pour son format (presque) carré et ses couleurs très particulières. Ensuite elle re-photographie une ou plusieurs fois son premier cliché pour gagner en ambiance sur la matière dégénérescente. L’auteur raconte des ambiances, des décors et des sites intimistes, des personnages ou modèles sans visage ou pris de dos, ayant la tête cachée dans un linge qui s’envole… Un flouté velouté qui rappelle le rendu particulier du sténopé, des couleurs à la fois saturées et noyées dans le sépia et des valeurs de gris noircies pour renforcer le grain et la matière du tirage. Elle utilise aussi le noir et blanc et d’autres formats rectangulaires pour ses travaux récents.

Cet univers mental est mis en scène dans des projets complexes associant aussi la peinture et la création d’objets en volume : des sculptures souples "cousues" sur mesure et qui viennent s’intégrer dans l’image.

© Corinne Mercadier 1992-2007
Corinne Mercadier 1992-2007

La scénographie n’est pas statique, l’auteur intègre aussi à ce niveau les notions de temps et de mouvement : L’objet créé est jeté dans l’espace pour créer un flou de bougé, une transparence de la matière ou encore une projection d’ombre et il "flotte" ainsi dans un espace-temps photographique, mi-concret mi-abstrait. Il se crée de ce fait des situations instables qui disparaissent aussi spontanément qu’elles sont apparues. Les Land-Artistes Denis Oppenheim [1] et Andy Goldsworthy [2] avaient réalisé des figures aériennes et des lancés d’objets dans le ciel. Cette utilisation de la photographie comme trace d’un événement éphémère et aléatoire implique spontanément un questionnement sur la relation entre l’homme et son environnement, et surtout la conscience de la vanité humaine dans l’univers.

Corinne Mercadier arrive à constituer un univers plus vaste que la simple représentation de notre réalité commune. En utilisant la photographie pour fixer des fictions intimes rigoureusement construites sur la sensibilité et l’expérience personnelle du temps et de l’espace, elle parvient à capter et restituer quelque chose de fort, un sentiment humain universel qui transcende la représentation et pousse sa recherche artistique vers un absolu illimité. Cette quête est aussi à considérer comme un point de départ, une indication donnée au spectateur pour le questionner sur le développement de son propre regard et tenter ainsi de stimuler sa conscience du monde et son engagement individuel dans la réalité commune.

Monographie

Ce recueil présente neuf séries de photographies qui constituent un panel représentatif de sa production artistique des quinze dernières années. La monographie débute avec Paysages , une série de 50 Polaroïds datés de 1992-94. Les territoires fictifs de Corinne Mercadier existent ici dans la réalité géographique d’un rivage méditerranéen sur lequel elle bâtira son œuvre : le pays de Bages, aux environs de Narbonne. Les étangs, les cabanes rendues célèbres par le film de J.J. Beinex 37°2 le matin, mais surtout la naissance d’un univers coloré déjà très personnel dans lequel on devine certains thèmes qui s’affirmeront comme une constante préoccupation dans les oeuvres futures ; la présence par le vide, les limites, la relation intime avec l’univers.

© Corinne Mercadier 1992-2007
Corinne Mercadier 1992-2007

Où commence le ciel ? de 1995-96, présente une approche beaucoup plus narrative avec des mises en scènes et surtout des personnages. Ces premiers habitants sans visages qui peuplent des récits enfantins de leurs silhouettes sont ses premiers modèles, ses proches, enfants et amis. Armelle Canitrot (qui a posé elle aussi) les assimile aux personnages masqués de Ralph Eugene Meatyard pour le questionnement sur l’étrangeté effective de ceux que l’on croit connaître. Avec la série « Intérieurs » de 1997-99, Corinne Mercadier explore les profondeurs de l’intime. Elle réalise des photographies de sa propre perception du monde et affirme sa détermination à redéfinir les objets du quotidien. Elle recompose avec audace la lumière, l’espace et les couleurs en délaissant les schémas de construction habituels de la photographie. Tout ici est intérieur, les objets, les cadrages, les paysages et l’image elle-même.

Le projet intitulé « Glasstypes », est réalisé à la même époque. L’artiste recherche son espace et sa propre lumière à travers une technique très différente qui la pousse à peindre des formes géométriques sur une plaque de verre. C‘est une étape fondamentale dans la quête d’absolu de l’auteur qui effectue ici un retour aux sources photographiques, en se rapprochant des photogrammes de Man Ray, et des tentatives expressionnistes et constructivistes.

Une fois et pas plus en 2000-02 marque l’aboutissement d’une réflexion sur la perception du monde réel. Corinne Mercadier se rapproche ici de la sculpture en insérant les premiers objets conçus extérieurement à la scène. En réalisant les premiers « jetés », elle introduit la notion de hasard et de l’ingérabilité fantomatique des formes dans l’espace. De cette série découlent plusieurs idées fortes qui viendront alimenter le flot lyrique de l’artiste ; à savoir, le passage, l’imaginaire, le hasard, le mystique, le métaphysique…

« La suite d’Arles » et D’Arles, la suite en 2003-05 consacre une démarche artistique, puisqu’il s’agit d’une commande de la ville d’Arles. Corinne Mercadier choisit d’explorer les limites du concret dans les recherches formelles basées sur l’architecture antique et les lisières du sacré dans la symbolique spirituelle qu’elle y associe sous forme de métaphores telles que l’Annonciation de Giotto.

« Longue distance » en 2005-07, voit un changement radical dans le traitement photographique, puisque Corinne Mercadier passe au noir et blanc et abandonne le format carré du Polaroïd. Les notions de temps et d’intervention sculpturale viennent compléter une recherche qui évolue vers de nouvelles préoccupations métaphysiques.

© Corinne Mercadier 1992-2007
Corinne Mercadier 1992-2007

« Le Huit envolé » en 2006, pièce la plus récente des œuvres présentées ici, est aussi la plus aboutie. On peut y retrouver la plupart des recherches que l’auteur a développé jusqu’ici sous une forme synthétisée et harmonisée. Ce grand huit horizontal, symbole de l’infini, flotte dans l’espace. Il est mis en scène dans un espace idéal et un temps symbolique, et fait le lien entre l’architecture de pierre antique et le vivant au présent, qui est matérialisé par une danseuse. Corinne Mercadier le présente sous la forme d’un retable dont les panneaux s’insèrent dans un site, lui-même partie intégrante de l’œuvre.

La boucle est donc bouclée et Corinne Mercadier pense maintenant continuer sa recherche d’infinis en allant plus loin dans l’utilisation du mouvement dans ses prochaines œuvres : image à quatre dimensions, séquence cinématographique, envol vers l’infini, c’est ce qu’elle confie dans une interview réalisée par Magali Jauffret…

Textes d’auteurs

Armelle Canitrot [3] accompagne de ses textes lyriques les différents projets photographiques de Corinne Mercadier. Prenant comme point de départ une trentaine de mots clés, de concepts et d’idées extirpées des œuvres de Corinne Mercadier, elle signe ici un magnifique travail d’auteur qui accompagne, mais aussi explique et concrétise de façon littéraire et poétique la démarche de l’auteur. En développant les notions d’espace ou de couleur, de lumière, de vide, d’inconscient, de souvenir, de passage, pour n’en citer que quelques-unes, elle donne des clés d’accès à une démarche d’auteur élaborée et sensible. Cette recomposition thématique est d’une grande utilité lorsque l’on découvre cette œuvre. C’est une approche analytique et personnelle qui aide à appréhender les différentes facettes de ce travail très riche et à apprécier l’ampleur d’une œuvre subtile, qui comporte plusieurs niveaux de lecture.

Ce beau livre d’auteur est complété par un entretien réalisé par Magali Jauffret [4]. À travers son interview, Magali Jauffret peint un portrait assez approfondi qui permet de mieux cerner le personnage et la sensibilité artistique de Corinne Mercadier. Elle nous fait découvrir la relation intime que l’auteur entretient avec son œuvre, les choix et les influences qui ont été décisives dans son parcours artistique. Quel est le message de Corinne Mercadier, son rapport avec le réel et l’imaginaire, sa perception du monde, sa recherche plastique et les axes de compréhension de son univers tantôt symbolique, tantôt narratif.

Biographie

© Corinne Mercadier 1992-2007
Corinne Mercadier 1992-2007

Corinne Mercadier est née en 1955. Elle est titulaire d’une agrégation d’Arts plastiques et d’une licence d’histoire de l’Art de l’université de Provence. Elle vit et travaille à Paris. Elle est représentée par la Galerie Les Filles du Calvaire. Elle a participé à de nombreuses expositions en France depuis 1987 : Paris, Galeries Donguy et Isabelle Bongard, Prix Altadis Arts Plastiques 2001, 1er Prix BMW, Paris-Photo 2004, Nantes et Arles en 2005, Paris-Photo et BNF site Richelieu à Paris en 2007…

Présence en Europe et dans le monde : Photokina 1992, Rio de Janeiro 1994, Maastrich en 2000, Stockholm, Foire d’Art contemporain de Chicago présentée par sa galerie Les Filles du Calvaire. Madrid en 2002, La Havane et la République Tchèque en 2003, Houston USA et Campus Europe Art, exposition itinérante jusqu’en 2004 dans les universités européennes et la Galerie Alan Klotz à New York en 2006 et 2007, pour n’en citer que quelques-uns…

Corinne Mercadier est auteur de plusieurs livres, de scénographies et de décors, elle est présente dans de multiples collections internationales, Artothèques et Centre d’Art contemporains français ou étrangers.

Extrait de l’entretien de Magali Jauffret


[1] Denis Oppenheim, Whirlpool (Eye of the Storm), Californie 1973, le diagramme d’un tourbillon tracé dans le ciel par un avion émettant de la fumée blanche.

[2] Andy Goldsworthy, Tossing sticks in the air, 1980, projection de baguettes en l’air.

[3] Armelle Canitrot est auteur, critique d’Art et journaliste. Elle dirige le service photo du quotidien La Croix. Membre fondateur et rédactrice en chef du magazine photographique "Pour voir". Elle a réalisé le texte de trois monographies de photographes pour Filigranes Éditions.

[4] Magali Jauffret est auteur, critique et journaliste. Elle a réalisé le film Un amour à Pékin, co-écrit avec Olivier Horn, Prix de la SCAM en 2002. Elle a aussi réalisé le texte de plusieurs livres photo pour Filigranes Éditions et des catalogues d’expositions pour des institutions comme le Musée de Photographie de Charleroi (Belgique) en 2003


Informations pratiques, notation et achat :

Français/anglais
Dépot légal : avril 2007
ISBN 13 : 978- 2-35046-087-1
Dimensions : 23,5 x 28 cm
Pages : 184 pages, 118 photographies en couleur
Prix : 40 euros
Notre appréciation
Intérêt du sujet 5/5
Photographies 5/5
Textes 5/5
Impression et reliure 5/5
 


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