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9/03/06 - Par Laurent Fabry (usage interdit)  - 745 visites  -  Impression (PDF) 

De l’évangélisme à l’obscurantisme

Le magazine Le Photographe publiait le mois dernier un dossier édifiant dans son "Guide Internet et mobilité", le simple fait qu’un tel guide existe étant déjà en soi une curiosité. On y apprend que plusieurs laboratoires professionnels parisiens et non des moindres auraient ces dernières années investi massivement pour proposer aux photographes des systèmes de photothèque en ligne connectés à leurs outils de façonnage. Le bilan de ces nouvelles orientations étant à ce jour particulièrement décevant : " Les photographes n’ont pas suivi... ", " les prestations n’ont rencontré qu’une clientèle limitée... ", " même sans payer les photographes ne montrent que peu d’intérêt vis-à-vis d’internet... ", etc.
De notre côté, nous savons que près de 9 photographes sur 10 qui remplissent notre formulaire pour tester notre service de création / gestion de site photo autonome ne se connectent jamais sur leur compte, se montrent plutôt insensibles à nos démarches envers eux pour tenter de les aider, et portent peu attention à nos relances. Aussi invraissemblable que cela puisse paraître, ceux-ci se disent pourtant généralement convaincus du besoin, séduits par l’outil, et prêts à passer à l’acte...
D’où peut donc bien venir une mauvaise volonté aussi manifeste ?
Le plus frappant dans le dossier du Photographe n’est pas seulement la confirmation d’un décalage saisissant entre les possibilités offertes par la technologie et son (in)utilisation effective par les professionnels, une situation incohérente que nous n’avons de cesse de dénoncer ici même (voir par exemple notre dernier édito). C’est à nos yeux surtout un petit détail aussi subtil que choquant : le canal par lequel on apprend que certains labos ont déjà changé de clientèle, délaissant le photographe pour lui préférer le monde de l’entreprise.
Car le média qui rapporte cette situation calamiteuse en France, est justement celui qui l’a peut-être le plus favorisée : la presse spécialisée photo.

S’il est loin d’être aussi "indispensable" qu’il le prétend (4 pages pour expliquer une fois encore ce qu’est ebay, 2 pages pour le wi-fi par Orange, 2 pages pour la téléphonie sur IP avec Skype et 2 pages sur les formats de compression vidéo, on cherche encore le rapport avec la photo...), ce petit guide Internet a le mérite d’exister. Et la rédaction du Photographe ainsi que celle d’un autre titre (Reflexe Numérique) peuvent être saluées pour une certaine ouverture vis-à-vis de ce qui se passe sur Internet. Malheureusement pour elles, ce ne sont pas ces deux publications qui cumulent les plus forts tirages. Le reste des titres de la presse photo en France, en particulier les magazines à fort contenu technique, étant en revanche résolument fermés à tout ce qui concerne internet. Voyant ce média comme une menace, ces derniers ont transmis leur méconnaissance et leur rejet de ce média à leurs lecteurs.

Car en effet, comment les photographes pouvaient-ils avoir connaissance des initiatives en question ? Qui pouvait les aider à évaluer la pertinence, le rapport qualité-prix, ou la pérénnité de ces offres ? Pourquoi le spécialiste de l’hébergement photo sur internet Photosapiens n’a-t-il pas encore rencontré l’un de ces acteurs du monde de la photo pour s’associer à son projet, évitant à celui-ci l’externalisation coûteuse d’un savoir faire spécifique et hautement technique qui lui fera peut-être toujours défaut ?

Tout simplement parce que, trop lié au papier, à l’édition, et à la presse de Gutemberg, le relai n°1 du monde de l’image, celui qui devait jouer le rôle de maillage entre tous les acteurs de ces métiers et s’en faire l’écho impartial, a mal fait son travail ! Faisant preuve d’un protectionisme à toute épreuve, niant l’évidence, refusant d’admettre qu’internet constituera demain pour le photographe numérique le prolongement de son travail de prise de vue et de traitement, en terme de présentation, de vente ou de diffusion, ces publications, financées par l’industrie des fabricants de matériel et de films photo en déclin, n’ont pas évolué d’un pouce dans leur discours. Elles continuent de taire la naissance de nouvelles spécialités indispensables à l’évolution et à la survie d’une profession, en renforcent le conservatisme et la paralysie, croyant pourtant la défendre et se revendiquant de tous les combats.

Chez Photosapiens, il y a bien longtemps que nous avons observé, analysé et tiré les conlusions de cette situation inextricable. De ce cloisonnement, de cette distinction des genres qui veut qu’aucune passerelle ne doit être envisagée entre des publications parfois centenaires et les média de demain, lesquels devraient au contraire cristalliser toutes les attentions, faire foisonner les inititatives et les projets. C’est d’ailleurs pour cela que nous avons très tôt entrepris d’être les éditeurs de notre propre magazine en ligne, dans une démarche on ne peut plus respectable : annoncer les expos, critiquer les livres, inviter le public à se rendre sur les festivals. Quel manque d’ouverture sur le monde, sur la vie réelle, sur le produit concret du travail des photographes, pourrait-on nous reprocher ? Sachant que cette diversification est avant tout un luxe, que nous offrons à notre propre visibilité, car notre savoir faire et notre valeur ajoutée sont ailleurs : Photosapiens fabrique en effet des systèmes intrinsèquement liés au travail du photographe numérique, qui deviennent le vecteur de promotion le plus direct pour celui-ci. Dans cette démarche vertueuse mais laborieuse, il nous faut depuis des années déjà, et il nous faudra pour des années encore, oeuvrer, seuls, à cette " évangélisation " qui consiste à sensibiliser, à informer, à transmettre notre culture internet. Une notion qui échappe totalement à de nombreux photographes dans notre pays, parce qu’elle leur a toujours été cachée.

C’est un peu comme le débat actuel qui a lieu à l’assemblée pour légaliser ou réprimer le téléchargement sur Internet, un certain parallèle entre les maisons de disques - connues pour avoir rarement su anticiper les changements technologiques - pouvant être fait avec les agences photo qui se mettent sur le tard sur ce nouveau média. Le train de la technologie est en route. Si au lieu de monter à bord on fait l’autruche, celui-ci part sans nous, et on meurt. Il ne faudra donc pas venir pleurer : des agences photo "nouvelle génération" apparaissent aujourd’hui sur la toile. Avec la photo à 1 euro, elles officialisent la mort du photographe illustrateur et offrent à des milliards de clichés d’amateurs une valeur marchande, brouillant les pistes auprès des éditeurs, déstabilisant un système mondial initialement consommateur et demandeur d’images de qualité. En occultant systématiquement tout ce qui se fait sur internet, la presse photo offre, à ces organes et à tout ce qui relève effectivement de la menace, de l’escroquerie ou de la promesse sans lendemain, une existence, et une possible légitimité.

Le photographe dans tout cela ? il est aujourd’hui incollable sur la taille des capteurs, la pratique du labo noir et blanc ou les aberrations optiques, mais reste bien incapable d’appréhender le nouveau monde connecté qui devrait s’offrir à lui en priorité. Après avoir été un temps submergé par une offre pléthorique, il risque de tôt ou tard se retrouver tout seul, désorienté, dupé et remplacé.



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