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24/11/05 -
Par Laurent Fabry
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Est-ce ainsi que les hommes vivent

Le présent ouvrage s’inspire, 50 ans après, de la plus grande exposition photographique du XXème siècle, intitulée The Family of Man. The Family of Man est l’oeuvre du photographe Edward J. Steichen, qui réunissait - dans sa version initiale - 503 photographies en provenance de 68 pays parmi près de 2 millions soumises par des photographes professionnels et amateurs qui ont voulu participer à l’opération à l’époque. Une époque où d’ailleurs ni internet, ni la photo numérique, n’étaient encore là pour faciliter la logistique d’une telle entreprise.
The family of man, dont il est question dans la préface de Gabriel Bauret intitulée Cinquante ans après, fut exposée à travers le monde avec plus de 9 milliards de visiteurs dans les années 50 et 60, et connue une longue histoire avant d’être enfin installée au château de Clervaux lorsqu’elle fut donnée au Grand Duché du Luxembourg par le gouvernement américain. Ainsi, elle fut longtemps absente de ce pays dont Steicher était pourtant originaire, et fut accueillie de diverses façons, avec parfois des enrichissements (notamment au Japon), lorsqu’elle n’eut pas carrément un effet de promotion du support photographique auprès de nations - la Belgique - qui ne voyaient pas encore dans la photographie le rôle qu’elle avait déjà ailleurs, aux Etats-Unis en particulier. Aujourd’hui inscrite au Registre Mémoire du Monde de l’UNESCO, visible au Luxembourg où elle bénéficie visiblement de conditions de conservation exceptionnelles (62 millions de francs luxembourgeois investis), et encore disponible sous forme d’un catalogue, l’exposition reste un mythe. Cette démarche, consistant à réunir des photographies d’auteurs et de sujets différents dans un ouvrage à la portée plus universelle que leur utilité première, reste tout à fait d’actualité. Elle va en effet de pair avec la profusion actuelle d’auteurs photographes en activité et leur production plus importante que jamais. Autre facteur facilitant ce qui n’est pas encore tout à fait une tendance, mais pourrait le devenir, la facilité de transmission des images, grâce à leur forme numérique, pour la participation à des concours notamment. On pense en tous cas, quel que soit l’esprit dans lequel ils ont été faits et même s’ils n’ont rien à voir, à deux autres livres justement publiés aux Éditions du Chêne : le projet MILK, ou encore à Eclats de Paix avec des images réunies par Alain Mingam.
Avec Est-ce ainsi que les gens vivent de Gabriel Bauret, commissaire d’expositions à la Maison Européenne de la Photographie en charge de la dernière circulation au Japon de la version restaurée de The family of man l’objectif est, nous dit-on, recentré sur l’aspect historique des images avec une plus grande importance accordée aux légendes, tout en insistant sur la poésie émotionnelle des images plutôt que sur les faits décrits et sans volonté d’exhaustivité. Avec, compte tenu de l’évolution de la perception de la photographie par le public, notamment lorsque l’objectif est pointé vers lui, des styles narratifs différents : moins de photographie de rue, plus de portrait intimiste, voire de mise en scène. Pour Michel Onfray, ce recueil constitue une suite d’images qui « mises bout à bout reproduisent la dialectique du cinéma. » « Chacun croit vivre pour lui une histoire à son compte mais se contente de reproduire la dynamique du monde. »
Pour Sebastiao Salgado, très justement interrogé par Gabriel Bauret à l’heure de s’exprimer sur les rapports de la photographie avec la représentation de l’homme, lui qui possède en la matière une expérience planétaire, l’exposition The Family of Man recèle une importance capitale par sa dimension historique. Elle montrait, en cette fin de conflit mondial, période pleine d’espoir bientôt déçu par la montée en puissance de la guerre froide qui lui succédera, « ce qu’aurait pu être l’humanité ». Celui-ci raconte son pessimisme, fruit de ses années de travail en tant que reporter, même s’il se revendique de l’esprit humaniste de The Family of Man et fait le parallèle avec l’aspect anthropologique de son propre travail La main de l’homme, dépassant ainsi sa dimension seulement sociologique initiale.
Pour en revenir aux images, minutieusement sélectionnées, rassemblées et légendées dans ce livre, il faut savoir qu’elles ont été prises entre 1990 et 2005, et s’organisent selon une succession de thèmes assez mal délimités. En effet, l’éditeur annonce qu’elles retracent l’homme dans ses joies, ses peines, ses enthousiasmes, et ses épreuves. Mais ces notions sont vastes, trop vastes en tous cas pour former un chapitrage qui lui fait de toutes façons cruellement défaut. Du reste, si l’on regarde la liste des auteurs en fin d’ouvrage, on trouve une grande diversité d’écritures, ce qui rend le tout encore plus multiple et diversifié, même si ces derniers montrent à travers la pertinence de leurs images, toute la richesse de leur travail. Une vaste majorité de jeunes photographes connus pour leur reportage social et engagé : Johann Rousselot, Lauren Greenfield, Claudine Doury, Jane Evelyn Atwood, Guillaume Herbaut, Francesco Zizola, etc. D’autres ayant une démarche plus posée, moins immédiate, comme Bertrand Desprez, Rineke Dikjstra, Denis Dailleux, lesquels privilégient plutôt le portrait. Ou encore les "instinctifs", ceux qui déclenchent en toutes circonstances ou presque, comme Nan Goldin, Machiel Botman, Martin Parr, etc. Et enfin, les légendes vivantes de la photo de guerre, James Nachtwey, Stanley Greene, John Stanmeyer, Gary Knight, Philip Blenkinsop, ou de la photo tout court. Yann Arthus-Bertrand, qui peuple ses paysages vus du dessus en y intégrant un unique et minuscule personnage, Sebastiao Salgado, qui montre l’homme, l’immensité des édifices qu’il construit autour de lui et sa faculté à presque disparaître sous ceux-ci et sous la pression démographique, ou encore Abbas.
Le seul regret, même si cela y apporterait une dimension plus scolaire et semblera futile à certains, c’est de ne pas être guidé par un bon chapitrage. En effet, si cela n’enlève rien à la pertinence de ses documents significatifs d’une époque et d’une génération de photographes, le plaisir du lecteur amateur de photographie est dilué dans la diversité des sujets abordés et une présentation aussi contiguë. Lesquels sujets auront, pour certains, pu d’ailleurs être vus dans des ouvrages plus ciblés ou des expositions, lorsqu’ils n’ont pas trouvé un écho dans la presse. Les thèmes abordés vont de l’enfance et l’éducation, aux rapports amoureux et la famille, en passant par la mort et toutes ses origines possibles, pour finir par quelques valeurs inspirant la sagesse et le respect, comme le travail et la vieillesse. En revanche, ce sera pour le lecteur occasionnel une fresque importante, un recueil presque indispensable pour comprendre la diversité de nos sociétés. Un très bel objet à offrir, dans une démarche qui n’aura peut-être rien d’anodin, puisqu’elle pourra éventuellement poursuivre une des approches que l’on saura voir dans The Family of Man : s’interroger, et mieux se connaître pour continuer d’avoir foi en l’homme.
Informations pratiques, notation et achat :
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Parution : 12 octobre 2005 Format : 30 x 4 x 30 cm, relié 319 pages ISBN : 2842775821 Prix : 49 euros Note sujet : 5/5 Note photos : 5/5 Note textes : 5/5 Note esthétique : 5/5 |
En savoir plus sur :
- Sebastião salgado Photographe
- Gabriel bauret Auteur
- Boutros boutros-ghali Auteur
- Michel onfray Auteur
- Le Chêne Editeur
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