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Communiqué
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Exposition photo
Etranges Chroniques

Le projet Etranges Chroniques rapproche les trajectoires de jeunes primo arrivants et les confidences de vieux migrants dans une exposition, des échanges et un film. Pendant un an, Carl Cordonnier (photographe, agence Dailylife) et Bertrand Verfaillie (journaliste) ont accompagné les parcours de jeunes primo arrivants originaires d’Angola, du Tchad, d’Afghanistan, de Colombie et d’Inde. Ils ont croisé ces témoignages avec ceux de migrants âgés. Etranges Chroniques est le recueil et le récit de ces rencontres. Les personnages photographiés accueilleront des écoliers afin de partager leur expérience de vive voix. En collaboration avec avec Jan Beddeleem, rédacteur/coordinateur (Belgique) et Jean-Marc Melloni, réalisateur (Aye Aye Production)
Suite à la création de leurs dernières expositions : Emigrance (voyages à rebours sur les lieux d’origine de migrants installés dans la région), présentée à l’occasion de Lille 2004 dans plusieurs maisons Folie puis à Cork en 2005, et New Young Europeans (portraits de nouveaux jeunes européens, migrants et natifs de dix villes européennes), présentée dans des lieux hors normes tels que le Petit Château à Bruxelles (centre d’accueil pour immigrés), les membres de Dailylife ont pris conscience du défi que les jeunes primo arrivants devaient relever lors de leurs premières années d’arrivée dans un pays étranger.
En quelques mois, les primo arrivants doivent mobiliser une énergie incroyable pour survivre, apprendre une langue étrangère, comprendre la culture du pays d’accueil, découvrir des mots et des concepts nouveaux, se repérer dans un nouvel environnement, s’habituer à des lumières, des odeurs, des saveurs et des codes culturels différents. Ces expériences sont uniques et feront bientôt partie de la mémoire vivante de l’histoire des migrations. Le projet Etranges Chroniques a pour ambition de mettre en lumière les ressources mobilisées par six jeunes primo arrivants.
De l’énergie...
A nous frotter, chaque mois, pendant un an, nous avons perdu de l’aspérité. Nous étions pierres à briquets, un peu rêches les uns aux autres. Nous sommes devenus ronds, polis, quincaillants sous la vague des jours. Nous sommes devenus galets sur la grève qui va de Dunkerque à Calais et Boulogne-sur-Mer.
A caboter de l’inconnu à l’intime, sans y stationner jamais, nous avons établi un plaisant compagnonnage avec nos interlocuteurs. Reza, Emma, Happy, Francely, Vatsi, Willy, chacun à leur manière, nous souriaient et nous faisaient rire, nous accueillaient du mieux qu’ils pouvaient, ne semblaient pas mécontents de nous retrouver chaque mois. J’en suis venu à goûter fort ces étapes d’un parcours commun, ouvertes par de denses poignées de mains et des saluts joyeux.
Carl aussi, je pense.
Il y en a eu douze avec certains, dix avec d’autres, six seulement avec l’un.
Et puis est venu le moment de relire le parcours, de se mettre d’accord sur la chronique. Et là, ce ne fut pas facile. Si nous les avions oubliées, les douleurs sont revenues sur le devant. Pas la douleur du partir, les douleurs, multiples, de l’arrivée en terre étrangère : solitude, distance, séparation, insécurité administrative, galère matérielle et égarements identitaires. C’est de vies difficiles que nous traitions, même sous les éclats de rire. A la relecture, nous avons convenu avec les intéressés d’en laisser quelques pans dans l’ombre. Ce n’est pas grave. La souffrance a une face lumineuse : c’est le courage, l’énergie, la ténacité.
Reza, Happy, Emma, Francely, Willy et Vatsi en ont fait l’axe de notre travail. Bertrand Verfaillie
Reza, 20 ans, en France depuis mars 2003
Boulogne-sur-Mer, mercredi 15 mars 2006
Reza, dans un café du centre-ville... Sombre, las, l’air égaré. Il y a trois jours, il a appris que sa demande de naturalisation française était refusée. La juge a tiqué sur les documents venus d’Afghanistan : sur l’un, le père de Reza est prénommé Ali Ahmad ; sur un autre, on l’appelle Ali Joum Ah. Ce n’est pas Reza qui a fait l’erreur ; il ne se connaît qu’un père. Mais c’est lui qui paye. "Je commence à trouver que la France est injuste. Je connais beaucoup de gens qui ont un titre de séjour en poche mais qui n’ont pas envie de vivre en France. Certains insultent même le pays. Moi, j’ai tout fait pour m’intégrer et on me rejette. Je donne tout. Je suis classé quatrième de ma classe, une classe française normale. Dans cette classe, il y a une fille qui ne sait pas distinguer l’Islam et les pays où il se pratique. Je suis un bon exemple, je peux aider les enfants comme elle à mieux comprendre le monde. Et il y a plein d’autres choses que je peux partager". Jamais, poursuit Reza, je n’ai fait de bêtises en France. J’ai reçu cinq propositions de mariage blanc ; je les ai refusées. J’ai trouvé une place, je veux rester ici. Et si un jour je rentre en Afghanistan, que la France soit fière de ce qu’elle aura fait de moi !
Emma
Dunkerque, jeudi 19 janvier 2006
15 ans ; 16 ans, bientôt, en mai. Et déjà une ou deux existences derrière elle. Emma est née dans le sud de la Thaïlande. Elle se souvient de la ferme où l’on cultivait le café, des grands arbres, de l’uniforme qu’elle portait à l’école... Et puis, il y a dix ans, elle s’est installée en Belgique avec sa mère : à Anvers, d’abord ; à Ostende ensuite. Elle a beaucoup aimé la Flandre et les Flamands. Elle avait "plein d’amis" là-bas. En France, elle commence à nouer quelques relations mais l’état d’esprit la surprend. "The young people, here, sont un peu spécial, explique-t-elle. In Belgium, we were just kids, you know. On jouait dans les cours de récréation, on riait beaucoup". De ce côté-ci du plat pays, et au collège Paul Machy de Dunkerque, on dirait que l’insouciance n’est plus de mise. Si aux passages de frontière, il faut ajouter l’équateur de l’adolescence, alors ça devient compliqué... Mais le passé, c’est le passé, clame Emma. Elle va la croquer cette nouvelle vie. D’ailleurs, si elle était restée en Thaïlande, elle ne saurait rien de tout ce qu’elle a déjà vu. "Alors, merci maman, de m’avoir fait bouger".
Vatsi, 18 ans, en France depuis novembre 1999
Saint-Martin-Boulogne, jeudi 20 avril 2006
Il est rare que la télévision soit éteinte dans le studio de Vatsi. Ou même qu’il la mette en sourdine. Y compris quand il discute. C’est le bruit du monde, du bout du monde et du coin de la rue. La messe du 20 heures a débuté depuis quelques minutes. La présentatrice annonce un sujet sur les migrants de Calais, vagues successives d’étrangers qui roulent ici-bas et reprennent leur élan pour atteindre l’Angleterre. Le reportage est remarquable. Images de jeunes gens réfugiés la nuit dans des carcasses de machines rouillées ; rencontre avec "Moustache", le bénévole, qui emplit sa vie de ces quêtes voyageuses ; évocations de vaines interpellations policières. Debout, en short et maillot de foot, Vatsi regarde et écoute. Il ne dit mot. Il ne fera pas de commentaire à la fin du reportage. Il y a quatre ans, il était un enfant de la route, un jeune migrant égaré. Un réfugié, un clandestin. Un étranger. Depuis, il a pris racine ; de ce côté-ci de la lucarne.
Happy, 18 ans, en France depuis mars 2002
Saint-Martin Boulogne, mardi 13 décembre 2005
Happy a réussi à ouvrir un compte à la Caisse d’Epargne. Rappel : Happy n’a pas de papiers. L’éducatrice du foyer n’en revient pas. Depuis deux ans, Happy a fait le siège de plusieurs banques. Cette fois, il a produit sa demande de carte de séjour, ses demandes de logement, sa demande de contrat "jeune majeur" déposée auprès du Conseil général du Pas-de-Calais, son brevet d’enseignement professionnel, d’ordinaire affiché au mur de son studio. Il a montré surtout sa grande —son énorme— détermination. L’employé qui l’a reçu à l’agence de Boulogne est allé s’entretenir avec son chef et il est revenu lui dire : d’accord. C’est un point marqué. Un sourire qui passe sur le visage d’Happy. Une brèche, une ouverture, dans lesquelles il ne demande qu’à s’engouffrer. Happy bout ce soir. "J’en ai marre d’attendre. Qu’on me donne des papiers et vous verrez ce que je réussirai ! Je sais lire et écrire le français, je passerai mon permis de conduire. Je trouverai un travail. J’ai envie d’une vie normale !". Happy passera Noël chez des professeurs de son lycée, qui l’ont invité...
Willy, 27 ans, en France depuis décembre 2004
Lille, samedi 4 février 2006
D’Europe, Willy se passerait bien. Il était déjà venu dans le Nord en 2001, couturier tchadien de renom, invité d’un festival culturel. Le jour fixé pour le retour, la négligence d’un compagnon de voyage africain lui a fait manquer l’avion. Il lui en a beaucoup voulu de devoir prolonger son séjour... "A ceux qui rêvent d’autres pays, le singe dit : sois bien sur ta branche". Si Willy demande l’asile à la France aujourd’hui, c’est vraiment qu’il ne peut faire autrement !
Il est venu à Lille, ce samedi, à la permanence de Louisette, militante du MRAP. Il a constitué un dossier de demande de titre de séjour, tout plein de lettres de soutien. Il a aussi sollicité un rendez-vous avec un député de Calais.
Il se bat pour le réduire, ce satané exil !
Francely, 25 ans, en France depuis août 2005
Calais, lundi 13 février 2006
Francely poursuit son parcours de l’immigrante mariée à un Français. Elle a passé un examen médical réglementaire à Marcq-en-Baroeul. "Un peu léger, j’ai trouvé. Le docteur m’a crue sur parole". Il y a eu aussi une sorte d’interview, préalable à l’engagement dans un contrat d’intégration. "La dame m’a dit : tu parles très bien français. En plus, elle aimait l’espagnol". Au programme encore ce mois, une formation civique et, si tout va bien, en mars, la signature du contrat à la Préfecture du Pas-de-Calais.
Ca marche pour Francely... Ca n’empêche les coups de blues. Un matin, la petite fille de Colombie s’est levée avec une boule de nostalgie dans la gorge. Le souvenir des petits-déjeuners avec ses sœurs l’entêtait plus sûrement que l’odeur du café. "J’ai téléphoné à Bogota. Une sœur m’a dit : tout le monde t’aime ici, Francely, tu peux venir quand tu veux. C’était bon à entendre. Mais quand on a fait un choix de vie, on doit l’assumer. Ce n’est pas possible de faire marche arrière".
Informations pratiques :
Etranges ChroniquesDu 14 au 25 novembre 2006
Centre Gérard Philippe (Calais)
En savoir plus sur :
- Carl cordonnier Photographe
- Bertrand verfaillie Auteur
- Centre Gérard Philippe Lieu d’expo
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