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Par Delphine Séris
12/01/10 1080 visites Impression (PDF) |
Livre photo art, photographie contemporaine
From Back Home

From Back Home est le fruit d’une amitié complice entre deux photographes suédois, Anders Petersen et son cadet JH Engström. Deux enjeux pour ce livre qui a obtenu le Prix du Livre d’Auteur aux Rencontres d’Arles en 2009 : donner à voir le Varmland, province reculée du centre ouest de la Suède ; et, comme l’indique le titre, rendre compte d’un retour vers le passé, d’un voyage sur les traces de l’enfance et de l’adolescence.
Drôle de chevauchée
On n’aura pas de visite guidée du Varmland : Anders Petersen et JH Engström n’organisent aucun parcours. Ils prennent plutôt le risque de perdre le lecteur dans la forêt. La première photographie, avant même la page de titre, annonce la couleur : sans préambule et sans légende, nous voici d’emblée précipités au sol. Certes, celui-ci est moussu et chatoyant... Il va falloir s’y faire, et accepter de découvrir le Varmland des photographes sans intercesseur. Sans la médiation des mots, en tout cas, si suspects qu’à l’intérieur du livre le titre se chuchote en petits caractères, et que chaque photographe réduit sa note d’intention à quelques lignes toutes timides dans l’espace de la page. Débrouillez-vous ! semble encore dire le large extrait d’une encyclopédie suédoise que le lecteur hallucine de trouver tout à la fin : ces renseignements sur la population, la faune et la flore du Varmland, dans une prose éteinte et sans affect, soulignent par contraste le parti pris de désordre et de cavalcade des photographes, bien peu désireux de transmettre un savoir figé sur cette région.
Petersen et Engström semblent ainsi saisis par une urgence rageuse et vivante de tout photographier : paysages, hommes, animaux, ciels chargés, champignons, parties de campagne, trous d’eau dans les forêts. Et le livre doit restituer cette approche virile, guerrière, sans calmer cet émoi du réel par une composition trop pépère. De fait, cette somme-vrac distingue bien la part du Varmland que chacun a croquée : Anders Petersen ouvre la route, poursuivie dans la seconde partie du livre par celui qui fut son assistant à Stockholm. Mais sinon... pas de classement trop apparent, par lieu, sujet ou genre photographique, ce qui rend la lecture foisonnante. Cette boulimie de réel est encore plus frappante dans la série d’Engström, d’une très grande variété formelle : comme s’il lui fallait tout vivre, tout expérimenter. Tenter tous les regards possibles sur les facettes diverses de ce territoire dont rendent compte, sens dessus dessous, des portraits de jeunes gens saisis au flash qui verdit les herbes de la nuit, des paysages aériens estompés par un noir et blanc granuleux, si différent de celui qui, ailleurs, fait briller les chevelures et le cuir des blousons.
Sapins, tatouages, voitures
C’est moins le territoire pour lui-même qui inspire les photographes que ses habitants, et la façon dont leurs rituels collectifs s’y inscrivent. Petersen et Engström chassent ainsi tous deux dans les lieux où les gens se rassemblent, selon la saison, pour des baignades, des concerts, des pique-niques... Quasi tous les portraits sont pris dans de vastes clairières bordées de sapins, de bouleaux, ou sur les berges des lacs, lors de scènes de convivialité souvent bien arrosée. Les photographes y serrent de près leurs sujets, dans une sorte de redoublement des contacts physiques qui les fascinent : accolades viriles, embrassements renversés sur le sol, étreintes des danseurs... Quant aux portraits individuels, leur accumulation permet de dessiner le visage de différentes générations ; entre autres, celui d’une jeunesse noctambule au look gentiment ringard, qui pose avec maladresse en mangeant des hot dogs. Très peu de photos sont faites dans l’intimité des maisons. Mieux vaut celle de la voiture, très inspirante pour Petersen. Elle apparaît à la fois comme un lieu de sociabilité privilégié dans cette région peu urbaine : entre le dedans et le dehors, le privé et le public. On la plante en plein champ ou sur un vaste parking pour boire une bière entre amis. Et pour le photographe, c’est un merveilleux « appeau à images » (Denis Roche) qui permet recadrages et reflets de paysages somptueux, tout en disant la route qui se dessine derrière les essuie-glaces.
Faire voir du souvenir
JH Engström affirme d’emblée, dans les quelques lignes qui introduisent ses photographies, qu’il est « impossible de revenir vraiment chez soi ». From Back Home témoigne cependant d’une reconnaissance : les paysages, les habitants de cette région austère et âpre parlent aux photographes, ils font remonter leurs souvenirs et des sensations que l’on devine ambivalentes. Point de « retour imaginaire » ici, d’après le beau titre de cet autre livre du retour (Le Retour imaginaire, P.O.L., 2005) où Atiq Rahimi évoque ses difficiles retrouvailles avec une Kaboul dévastée, méconnaissable, si différente de cette « ville douce » dont lui parlaient ses parents... Aucune guerre ici pour compliquer le travail du souvenir. Mais cette quête reste malgré tout délicate : quel passé remonte dans le vif de l’arpentage ? Comment le faire affleurer dans les images du temps présent ?
Anders Petersen : le temps du conte
Alors qu’il n’a découvert le Varmland qu’à l’adolescence, Petersen prend le parti de l’associer au temps de l’enfance et des récits auxquels elle est liée. Sans doute parce que cette région constitue le berceau de nombreux contes et légendes populaires dans toute la Suède, dont s’est notamment nourrie l’auteur du Merveilleux voyage de Nils Holgersson, Selma Lagerlöf. Revenir dans cette province, pour le photographe, c’est donc tenter d’y faire surgir ces « créatures de contes de fées » évoquées dans la note liminaire. Cela exige une part minime de mise en scène : quelques personnages masqués, déguisés en sorcière rurale ou en ours débonnaire viennent, par leur silhouette singulière, dynamiter la tranquillité d’un chemin de campagne. Du coup, c’est la région tout entière qui devient onirique, pétrie d’imaginaire, comme si ces quelques photos disséminées dans la série amenaient à lire l’ensemble autrement. On repère des figures de l’innocence, de possibles héroïnes : une princesse déchaussée dans la nuit, des jumelles inexpressives en robes claires, deux jeunes filles couronnées penchées sur leurs bouquets... La forêt s’approfondit, tout en délivrant des animaux merveilleusement familiers, hérisson, lion bienveillant séchant sur un tee-shirt, inévitables élans. Surtout, on est peut-être plus sensible à la prédilection du photographe pour ce qui est caché, bâché, entre le visible et l’invisible, le réel et l’imaginaire. Un cheval, un panneau routier, une meule sont ainsi métamorphosés en bête oubliée du temps jadis, en totem indéchiffrable, en bouche d’ombre qui fait frissonner.
JH Engström : souvenirs du futur
Le Varmland d’Anders Petersen est donc traversé par la fiction, les émois de l’enfance. JH Engström pose autrement la question du retour au pays, ou plutôt il y répond d’une autre façon. Retrouver le passé, c’est d’abord voyager dans ses images, dans les photos déjà faites. Neuf doubles pages shootent de près des petits tirages de lecture scotchés ou punaisés au mur, accolés selon un montage très dense et sans chronologie qui dessine aussi bien son propre portrait que celui de sa région natale. Mais peut-être peut-on lire ailleurs que dans ces mosaïques fragiles déjà publiées dans Sketch of Home la trace d’une méditation sur le temps et le territoire de l’enfance : par exemple dans ces photographies où les immeubles, les façades, les squares sont recouverts d’un voile monochrome qui les déréalise. Ces paysages désertés sont ainsi transformés en souvenirs pâlis, en images douces comme sorties du temps et des testo-photos qui urgent dans le présent. On n’est pas loin non plus des images virtuelles fabriquées pour les promoteurs par les cabinets d’architectes, comme si ces lieux associés au passé disaient aussi au photographe quelque chose de son avenir. Le Varmland, si tôt quitté, serait ainsi pour Engström « à la fois sous la dépendance d’un destin vécu et d’un futur imaginé », selon la formule de Jean Starobinski.
Un travail complice : échos et élans
Le Varmland apparaît donc comme le révélateur d’un certain rapport au passé. La vision d’Engström semble moins désenchantée que celle d’Anders Petersen : en témoigne le traitement que chacun réserve à la figure de l’élan, emblème local et métaphore du souvenir. Grand cerf lyrique dans le tableau photographié par JH Engström, tout vif encore des coups de pinceaux et du ciel jaune qui l’illumine en majesté, il est décapité chez Petersen. Obscène, écartelée, sa grande carcasse ne révèle rien : tout juste l’inutilité du sacrifice.
Infos pratiques, notation et achat :
| From Back Home Anders Peteresn et JH Engström Editions Bokförlaget Max Strom Relié sous jaquette : 23x31 cm 329 pages 235 photos Langues : Anglais / Suédois ISBN : 978-91-7126-164-9 |
En savoir plus sur :
- J.H. engström Photographe
- Anders petersen Photographe
- Max Ström Editeur
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