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17/06/08 -
Par Laurent Meynier
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Georges Rousse - Tour d’un monde (1981 - 2008)

Voir et comprendre le monde
La préoccupation de Georges Rousse est d’intervenir sur un lieu réel plutôt que de travailler sur l’image elle-même. Il établit ainsi une relation privilégiée avec des endroits sans avenir et tente de valoriser une dernière fois ces espaces vacants chargés d’une histoire humaine émouvante et souvent marqués par de longues années d’occupation laborieuse. En associant sa démarche artistique et son travail méticuleux à la vacuité accablante de ces architectures devenues inutiles, il redonne du sens à l’espace et réanime de façon éphémère les fantômes des lieux pour pouvoir leur rendre hommage à travers une ultime et unique photographie qui seule, permettra l’existence d’une mémoire visuellement exaltée.
Ce catalogue fait écho à la rétrospective qui se déroule actuellement à la Maison Européenne de la Photographie, à Paris [1]. Une sélection de travaux de 2000 à 2008 en grands formats y est exposée, occupant somptueusement les quatre étages.
L’ouvrage papier divulgue toutes œuvres, mais apparaît aussi largement plus exhaustif : Il rassemble en effet la plupart des œuvres issues de 27 années de recherches, depuis les projets les plus récents jusqu’aux premières explorations (1981 à 1999). Certains projets (Amilly 2007) sont judicieusement détaillés avec des prises de vues latérales qui participent à la compréhension de la mise en œuvre. Les textes de réflexion et interviews apportent les éclairages nécessaires et d’autres aspects passionnants sur l’organisation, le personnage (aussi marcheur au Népal) et sa démarche artistique. Une superbe maquette et un papier de belle qualité mettent en valeur les reproductions aux couleurs parfaites. Cet ouvrage est un pavé vraiment magnifique que l’on ne se lasse pas de feuilleter.
Un point dans l’univers
Un seul point de vue, c’est celui du photographe. Georges Rousse définit ce point une fois pour toutes sur le dépoli de sa chambre grand format, il dessine à même le verre les guides qui vont lui servir à projeter les points dans l’espace réel. Commence alors un incessant va et vient pour transposer les points aux endroits qui correspondent précisément dans l’espace, cela peut prendre une semaine !
Il trace ensuite les séparations des zones à peindre ou à aménager, avant d’intervenir sur les volumes et les matériaux. Parfois quelques étudiants d’une école des Beaux-Arts viennent l’aider, mais le plus souvent, il réalise seul toute la mise en place.
Dans l’espace réel, la projection d’un cercle peut devenir une forme très complexe. La courbe parfaite du départ se transforme en une vaste tache de peinture évolutive qui va recouvrir le sol en partie, remonter le long des parois verticales en épousant scrupuleusement le moindre relief et s’accrocher jusque dans les recoins les plus éloignés tout au bout du plafond. Mais pour Georges Rousse, cette extraction imaginative est depuis longtemps devenue un simple exercice de mise en perspective dans l’espace et le temps.
Car s’il y a une notion forte qui se dégage ici, c’est bien celle de la relation de l’espace et du temps. Ces lieux à l’abandon, témoins éphémères de microsociétés disparues nous apparaissent comme les vestiges d’époques révolues, comme des domaines privés inconnus brusquement et indiscrètement livrés au regard public. L’intervention du peintre in situ et la réfection imaginée d’une portion vouée à la disparition à pour conséquence une sacralisation de l’espace par son appropriation et la projection de cette intervention replace les choses dans un seul axe : celui du photographe, celui de l’humain, celui du temps.
Un impact visuel jaillit de ce cercle aussi simplement que s’il était dessiné directement sur l’image, à la différence qu’un cercle "en a plat" rapporté au-dessus de l’image n’aurait pas la profondeur étonnante et même envoûtante qui caractérisent le résultat d’une mise en scène de Georges Rousse. Il précise bien que c’est par les petites imperfections visuelles, à peine détectables au premier regard, qu’il arrive à captiver l’œil du spectateur. Un angle de mur ou un fil suffit à déclencher le besoin de comprendre plus précisément de quoi il s’agit, et c’est à partir de ce moment que survient le questionnement sur la nature physique de l’œuvre : et Georges a gagné !
C’est la qualité fondamentale de cet artiste qui amène tout naturellement, par l’accroche d’un simple détail visuel, le spectateur ordinaire à ce questionnement sur l’espace et la matière. C’est une force incroyable de pouvoir transformer le passant en spectateur, le curieux en témoin et le critique d’art en philosophe et d’arriver à lui inculquer une réflexion métaphysique par le jeu d’un seul regard.
Perspectiva anamorphosis
Architecture et humanisme sont deux valeurs apparues en même temps à l’aube de la Renaissance. On peut dire qu’elles édifièrent les fondations d’une nouvelle structuration de la société.
Au XVe siècle, la représentation du monde change avec la découverte d’un système de représentation construit : la perspective. La perspective est en harmonie avec l’architecture et se fait donc naturellement le vecteur de l’humanisme.
La pensée humaniste est basée sur la connaissance du monde et la vulgarisation de cette connaissance vers tous les hommes. C’est une façon de combattre la croyance et l’obscurantisme caractéristiques de l’époque médiévale.
Par son approche de l’espace architectural et de la croyance, Georges Rousse se trouve de plein droit dans la lignée de Piero della Francesca [2] et de Léonard de Vinci ; Il véhicule intrinsèquement un message humaniste.
L’anamorphose est un jeu de trompe l’œil issu de la perspective conique [3] qui à été utilisé notamment en peinture dès le XVe siècle. Métaphore du regard photographique et de sa soi disant objectivité, mais aussi pupille de l’œil humain qui nous amène tout naturellement à la relativité du jugement facile et trompeur, sur les apparences. « Par le petit bout de la lorgnette », on y voit bien mieux, c’est bien connu, mais qu’y voit-on au juste ? Peut-être pas ce que l’on croit, car le message de Georges Rousse est clair : c’est par la curiosité et la connaissance du monde que l’on se fait une véritable idée de la réalité qui nous entoure. Un seul point de vue ne peut mener à l’objectivité du jugement et il nous prouve à chacune de ses interventions à quel point notre regard sur les choses peut être faussé si l’on se laisse berner par ses croyances…
Dans les années 80, Georges Rousse commence à intervenir sur des sites abandonnés, entrepôts (Bercy) ou hangars voués à disparaître. Il projette alors d’associer peinture et photographie dans un contexte architectural.
Il commence par peindre des figures humaines sur les murs (1981-85), mais exclut rapidement les personnages (Embrasures 1986-87). Dès lors, un site désigné est modifié par des zones peintes qu’il déploie dans une perspective à partir d’un point de vue précis, celui de sa chambre photographique. C’est ce qui l’amène rapidement à réaliser des anamorphoses.
Il intègre à la source des tracés géométriques simples participant à un effet de "trompe l’œil", notamment des cercles ou des rectangles qui convergent vers l’appareil photographique. Son art évolue ensuite avec l’intégration dans le champ de l’image, de structures et d’aménagements construits et même déconstruits (Lyon 1997) qui semblent flotter dans l’espace, de couleurs qui jouent avec une transparence paradoxale de la matière, de mots (Luxembourg 2006), de textes en lévitation et de cartes topographiques détaillées (Hiroshima-Tokyo 2001), ou encore au Népal d’un demi cercle de feu se reflétant en cercle parfait dans le fleuve sacré (Panauti 2005), toujours dans l’idée de rendre un hommage harmonieux au site et de provoquer le questionnement du spectateur sur la nature de ce qu’il voit.
Georges Rousse expose sur de très grands formats [4] pour que le spectateur puisse se « projeter » lui même dans l’espace et comprendre la mise en œuvre du travail réalisé dans la réalité du site au moment de la prise de vue.
Georges Rousse est né en 1947 à Paris où il vit et travaille. Il est intervenu et a exposé en Europe, Asie (Japon, Corée, Chine, Népal), États-Unis, Québec, Amérique Latine, à l’exception, précise-t’il de l’Afrique et de la Russie. Il a été pensionnaire de la Villa Médicis à Rome (Grand Prix en 1983) pensionnaire de 1985 à 1987. Il a participé à de nombreuses biennales (Paris, Venise, Sidney) et a reçu le prix ICP (New York) en 1988, la Bourse Romain-Rolland (Calcutta) en 1992 et le Grand Prix National de la Photographie en 1993. En France, il est représenté par les Galeries Catherine Putman et RX (Paris). Expositions : Paris, New-York, Rome, Calcutta…







[1] Exposition MEP du 9 avril au 8 juin 2008 - Galerie RX Paris du 11 avril au 24 mai - Chambery du 19 avril au 28 juillet.
[2] Au XVe siècle, Piero della Francesca, peintre réputé et mathématicien, écrivit plusieurs traités de géométrie, dont "De prospectiva pingendi" ("De la Perspective en Peinture"), un texte fondateur des règles de représentation de l’espace qui ouvrira sur la renaissance de la peinture et le placera comme l’un des maîtres de la perspective.
[3] La perspective conique a été inventée par Filippo Brunelleschi en 1415 devant le baptistère de Florence. Cette invention consiste à valoriser l’Homme, à le placer au centre de son univers architectural.
[4] 125 x 160 cm ou 180 x 230 cm.
Informations pratiques, notation et achat :
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Broché 408 pages 65 euros Editeur : Actes Sud (18 avril 2008) ISBN-10 : 2742774548 ISBN-13 : 978-2742774548 |
En savoir plus sur :
- Georges rousse Photographe
- Actes Sud Editeur
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