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28/10/05 -
Par Laurent Fabry
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Hommage à l’Inde

Dans la catégorie des beaux livres, les Editions de La Martinière sont probablement la référence en France avec notamment un nombre impressionnant d’ouvrages publiés en 2004 et une collection qui promet d’être particulièrement riche en cette fin d’année 2005. Lorsque l’éditeur présente le travail d’une pointure de la photographie comme Olivier Föllmi, déjà auteur d’une bonne vingtaine de livres dont un Hommage à l’Himalaya, il y a déjà tout lieu d’y regarder de plus près. Mais lorsque l’on constate qu’il s’agit là d’un livre sur l’Inde, pays ayant l’envergure géographique et culturelle d’un continent, ô combien cher au photographe et sa femme Danielle - puisque ceux-ci y ont vécu et conduit la plupart de leurs projets aux rangs desquels, celui, loin d’être le moins délicat pour des voyageurs, de fonder une famille en adoptant 4 enfants de culture tibétaine - que l’ouvrage en question s’appelle Hommage à l’Inde et qu’il bénéficie du concours de trois autres intervenants pour les légendes, le texte et la maquette, on sait alors qu’on est forcément en présence d’un objet d’une grande valeur esthétique et d’un témoignage rare sur le plan humain.
En introduction de cette collection magistrale d’images de visages et de paysages sortis de l’objectif du photographe, un bon texte, pour restituer à l’européen que nous sommes l’envergure insoupçonnée d’un pays dont tous ceux qui l’ont visité affirment qu’il vous transforme. Sur une simple observation, une banale scène de rue, rencontre improbable mais à la fois pleine de respect, de poésie et d’anachronisme entre un homme accroché à son téléphone portable et une vache sacrée, la jeune Radhika Jha nous plonge d’un seul coup dans un univers à part, un pays qu’elle décrit avec une telle force et une telle admiration que l’on a peine à imaginer qu’elle puisse en être originaire. A croire que l’Inde transforme même celles et ceux qui y sont nés ! Celle-ci raconte, bien sûr, sa richesse (naturelle : 40% de la faune mondiale, culturelle : 18 langues, des milliers de dialectes, toutes les religions, 6000 journaux quotidiens, ou encore industrielle : plus forte croissance mondiale en téléphonie mobile), mais aussi la violence de ses paradoxes, et ses contradictions. Plus qu’un cours de géopolitique, son texte aborde surtout la relation du photographe à son sujet, et dans le cas présent, pas n’importe quel photographe, et pas n’importe quel sujet. Au-delà de ses propres sensations, de tout ce qu’aura éveillé chez elle ou réveillé à sa propre perception le travail d’Olivier Föllmi, l’écrivain puise même dans les légendes de son pays pour communiquer la profondeur de cette expérience photographique. Elle parle du sourire, de l’importance de fouler chaque centimètre de la terre d’un pays pour pouvoir connaître celui-ci, de la beauté, de l’art et de sa légitimité, réellement acquise au moment seulement où ce dernier est vu par le public. Une rencontre entre cette oeuvre et son spectateur qui prend forme sous ses yeux, pour illuminer la journée d’un "intouchable"... Bref, un texte qui pour une fois comprend et ressent ce qui émane des images plutôt que de se sentir l’obligation d’expliquer leur construction ou leur légitimité comme c’est parfois le cas pour des sujets moins authentiques, plus fabriqués.
Sans pour autant avoir la rigueur documentaire du livre de Rabotteau et Soltan, cet hommage à l’Inde par Föllmi regroupe un ensemble d’images d’une part représentatives de l’Inde, et à la fois issues d’une sélection très précise. En effet, pour lui restituer ce qu’il lui a offert, lui qui considère "qu’il y a d’autres moyens de communiquer que les mots", et que "lorsque les gens se laissent photographier, ils lui donnent un peu d’eux-mêmes", le photographe a choisi beaucoup de portraits. Des visages, des danses, des prières, des postures, peut-être aussi des poses pour la circonstance. Même lorsqu’il capture l’image d’un paysage, c’est toujours un champ servant à l’agriculture, un fleuve et un temple utilisés pour le bien du corps et de l’esprit, et donc des hommes et des femmes y sont représentés, dans une sorte de portrait grande échelle.
Souvent, le risque du photoreporter est de céder à l’image forte, spectaculaire, claquante. Ici, et toujours pour respecter l’esprit du livre, son leitmotiv initial, à savoir rendre hommage, il n’est point montré de photos chocs. Au contraire, les portraits au fond des yeux, les scènes de population massée, les hommes et les femmes dans leur condition la plus pauvre ne semblent pas vouloir nous appeler à l’aide ou réclamer notre pitié. Mieux et plus surprenant encore, la mise en page, que l’on doit à Benoît Nacci, directeur artistique aux Editions La Martinière, cette "écriture visuelle" conçue à base de dessins traditionnels pour répondre aux photos ou de frises pour les encadrer, et qui au premier abord recèle quelque chose d’assez kitch, assez peu compatible avec la réalité photographique, prend ici tout son sens. Cet ensemble est cohérent, contre toute attente il fonctionne. Autant que la musique zouk et ses airs légers et surranés sonnent tout à coup plus juste lorsque l’on débarque aux Antilles. Ce sont des ingrédients culturels qui, dans leur contexte, deviennent soudain l’évidence même.
Sur un plan purement photographique, on comprendra combien l’Inde a pu être un tel sujet de prédilection pour le photographe, notamment à travers l’art du portrait. Nulle part ailleurs en effet, les visages ne cumulent à ce point les contrastes. Le mélange d’une peau matte, dure et sêche, comme ayant subi l’érosion, et d’étoffes aussi omniprésentes et resplendissantes de couleurs. Les yeux, sur lesquels se fait la mise au point, prennent alors un éclat inouï sans même devoir fixer la caméra. L’Inde est aussi le pays de l’ornement corporel, avec maquillage et moults percings, anneaux, colliers et bracelets, ce qui donne aux femmes et même aux enfants une majesté et même une grâce ô combien plus authentique par rapport à nos sociétés occidentales, lesquelles ont, dans leurs habitudes d’acquisition et de récupération, mélangé et vulgarisé ces pratiques ancestrales.
En définitive, c’est bien, comme les ingrédients nous l’indiquaient au départ, un ouvrage magnifique qu’il nous est permis d’admirer. Un livre dont le titre teinté à la fois du respect et de l’ambition témoigne parfaitement de la grandeur humaine et universelle du sujet. Rendre hommage à un pays tout entier, et à fortiori de l’envergure de l’Inde pouvait en effet paraître présomptueux, mais il n’en est rien. Le photographe retranscrit tout à fait, par ses images, les vibrations émises en ces lieux, et l’éditeur a parfaitement senti la puissance de cette relation. Un livre dont le format gargantuesque et les posters panoramiques dépliants ne sont en aucun cas surdimensionnés. On ne regrettera qu’une seule chose : que la couverture, ce portrait féminin à qui l’on prêtera vonlontiers des airs de madone, absorbée par l’introspection, la compassion pour la misère de son pays, ne fasse pas plutôt ressortir toute la vie et tout l’espoir qu’il faut avoir pour cette civilisation malmenée, un peuple à la fois au bord de l’implosion et témoignant pourtant d’une sérénité sidérante. Sans doute les événements survenus en début d’année, lesquels ont tout autant endeuillé l’Inde, qu’ému le monde tout entier, sont-ils à l’origine de ce choix en faveur d’une image plus posée, au risque de refléter une certaine part de misérabilisme. Un sentiment qui irait plutôt à l’inverse de l’esprit du livre et de la noblesse de son contenu.
Informations pratiques, notation et achat :
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Parution : 9 septembre 2005 29 x 3 x 37 cm, relié sous jaquette 352 pages dont 4 dépliants (photos panoramiques) 200 photographies ISBN : 2732432962 54 euros Note sujet : 5/5 Note photos : 5/5 Note textes : 5/5 Note esthétique : 5/5 |
En savoir plus sur :
- Olivier föllmi Photographe
- Radhika jha Auteur
- Benoit nacci Auteur
- Alain rodari Auteur
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