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9/12/05 - Par Laurent Fabry  - 2453 visites  -  Impression (PDF) 

Jeanloup Sieff

Jeanloup Sieff - 40 ans de photographie

40 ans de photographie

Après Portrait de Dames assises, de paysages tristes et de nus mollement las, première monographie écrite en 1982 pour regrouper trente années de photographie, Jeanloup Sieff, célèbre photographe de mode français disparu en 2000 (Prix Niépce en 1959, Chevalier de la Légion d’Honneur en 1992, Grand Prix National de la photographie en 1992), se livrait une deuxième fois à cet exercice rétrospectif et introspectif : réunir alors quatre décennies de travail de la pellicule, organisées en quatre chapitres. Initialement publiée chez Taschen en 1989, ce livre bénéficie aujourd’hui d’une réédition remaniée, à un prix toujours suffisamment bon marché pour que l’on ne puisse oser s’en passer...

S’il y a du Harcourt dans ses portraits de studio (des très belles images de Simone Weil, Coluche, ou Jeanne Moreau) Sieff, c’est avant tout des photos sur le terrain, avec des gros plans, des dos surtout, partiellement dénudés, dans des cadrages respectueux qui, contrairement aux apparences, ne coupent pas les membres, mais usent juste de subtils jeux d’ombre et de pénombre. Ce qui s’apparente aussi comme un refus de la représentation plastique des corps : ces ombres portées, souvent les barreaux d’une fenêtre, les broderies d’un rideau, ou les gouttes d’eau d’une vitre, c’est un peu d’abstraction dans une photo réaliste. Cette recherche permanente chez le photographe produit d’une part une mise en exergue des reliefs du corps, et de la texture de la peau, mais elle revient aussi à rechercher d’autres dimensions que ce qui est immédiatement visible. Photographier des ombres portées, un effet des plus classique en photographie, quel photographe n’a pas déjà trouvé là le moyen astucieux et détourné de faire son autoportrait. Comme c’est le cas de la plupart des sources de lumière, les ombres, ou plutôt les éléments qui les produisent, ne figurent pas directement dans le champ visé. Seraient-elles ainsi une sorte de transposition du photographe ? Celui qui par définition ne peut apparaître sur l’image puisqu’il est situé derrière l’objectif. Le moyen de faire savoir aussi qu’on était là, pour opérer ce cadrage, l’opportunité de signer une image, avec pudeur, timidité ou discrétion. Ou est-ce encore une façon détournée de toucher le corps, de le caresser, de le souligner après l’avoir déshabillé...


L’ouvrage, qui a déjà du beaucoup se vendre et dont le succès a demandé cette réédition, est une réussite esthétique qui fait presque exception dans la production massive des livres photo aujourd’hui. Les images, sélectionnées et associées avec soin par le photographe lui-même, se font écho superbement : les longues feuilles de l’Eden primitif des Seychelles semblent projeter leur ombre sur le visage de Charlotte Rampling, couchée dans l’herbe haute sur la photo de l’autre page. De même, les herbes folles non loin de la maison de Monsieur Lefeu, en Normandie, trouvent un écho dans les cheveux blonds de la nuque de Sacha, le fiston d’un photographe comblé par une famille magnifique et photogénique. Une présence familiale qui contribue d’ailleurs à apporter à son oeuvre, du moins à la synthèse que celui-ci a bien voulu nous en proposer, une dimension plus intime que ne le serait la seule compilation de travaux déjà publiés dans les magazines de mode.


Comme bien d’autres photographes avant lui, mais peut-être pas avec le même degré de savoir-faire, et comme bien des hommes - pour ne pas dire tous les hommes et puis même certainement les femmes également - Jean-Loup Sieff était fasciné, voire obsédé, par les derrières. Au point d’en faire poser à la fenêtre, d’avoir eu le projet d’en faire un livre, d’avoir sans doute photographié plus de femmes de dos que de face ! Il semble vénérer tout ce qui s’y rapporte, de la cambrure du dos jusqu’aux jambes effilées, ce qui y est rattaché, ou en contact, à commencer par la lingerie fine.

La photo hitchcockienne fait aussi partie de ses spécialités, avec des hautes herbes inquiétantes, des maisons lugubres que l’on distingue à peine dans la pénombre, des bords de mer désertés, des temps menaçants. De femmes très belles et distinguées plantées dans des décors inhospitaliers, froids et hivernaux. A la manière des meilleures mises en scène du film noir, on sent comme une tension, une intrigue. Ses paysages également, restent suffisamment caractéristiques pour être reconnus, et on ne peut faire autrement que de citer Newton pour réunir dans leur approche fantasmagoriques de certains lieux, paysages, et femmes placées comme les icônes du vivant dans les endroits les plus désolés, deux hommes de la même génération qui partageaient aussi, dans un sens, une spécialité et des passions communes. Pour aller au plus loin de ses explorations du monde, Sieff a même photographié les catacombes. Et à force de photographier les femmes, il va jusqu’à leur prêter des existences au-delà du réel : il voit la danseuse filliforme Carolyn Carlson, pour qui il éprouvait pourtant une immense fascination, l’actrice idéale pour incarner la Mort dans un film de Bergman. Pour en revenir aux paysages, on trouve de surprenants cadrages aussi verticaux que vertigineux, avec une grande profondeur de champ, partant des pieds de l’artiste pour atteindre un horizon souvent ténébreux. La photographie de mode, enfin, fleure bon le Harper’s Bazar, avec des mises en scène osées, dont on pourrait bien avoir perdu la tradition. Importance des éléments du décor, sens du paysage, omniprésence de l’architecture et même utilisation du grand angle au point d’en déformer les visages. Une approche proscrite aujourd’hui puisque la plastique féminine que l’on cherche à représenter relève désormais plus de la fabrication assistée par ordinateur de Lara Croft, le produit devant au passage impérativement être montré en gros plan. Chez Sieff, au contraire, le modèle et son accessoire, un bijou, une robe, peuvent prendre la forme d’un minuscule point blanc perdu dans le paysage.

Un grand artiste du noir et blanc, dont on prend vraiment la mesure du talent et de la diversité de l’oeuvre, dans cette monographie signée de la main du photographe lui-même, riche et intimiste, qui regroupe 40 ans de photographie. Les petits carnets noirs de l’auteur, remplis de réflexions sur la vie, les rapports humains, la photographie, sont aussi une source inépuisable de citations. Avec un brin de mélancolie, non sans un certain humour, Jeanloup Sieff nous brosse l’histoire de sa vie, celle d’un photographe pour qui "être payé pour faire des photos que de toutes façons il aurait faites" constituait "la seule forme d’aliénation possible", et qui à ce titre, comme quelques autres, vécut une vie rêvée qu’il eut la politesse de reconnaître, sans trop se plaindre...


Informations pratiques, notation et achat :

Parution : 1 octobre 2005
Format : 26 x 3 x 33 cm, relié
287 pages
ISBN : 382284439X
Prix : 20 euros
Note sujet : 5/5
Note photos : 5/5
Note textes : 5/5
Note esthétique : 5/5
 


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