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24/05/08 -
Par Laurent Meynier
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Joel-Peter Witkin Photopoche n°49

Le démon de la chambre noire
Amis de la photographie contemplative, ce photopoche risque de changer les petites « fleurs bleues » en charmantes « fleurs du mal ». Ce nouveau titre est l’occasion de faire le point sur les quelques trente années de carrière d’un photographe vraiment particulier, connu pour ses images sombres et puissantes et reconnu comme un grand maître visionnaire. Des premières réalisations aux tableaux les plus récents, son œuvre suit un chemin nous conduisant inexorablement vers un absolu toujours plus fort et plus dérangeant. Ses mises en scènes baroques présentent à peu près tous les objets qui peuvent nous toucher, nous dégoûter ou nous faire peur, nous, les prisonniers de la normalité physique et les esclaves du politiquement correct.
Depuis 1974, Witkin met en lumière les exclus de l’ordinaire, les phénomènes de foire, les personnages qui se cachent dans l’ombre de la cour des miracles. Sa quête de modèles est permanente, il recrute par petites annonces les unijambistes difformes, les femmes troncs ou les nains transexués qui lui serviront de spécimens dans une galerie de portraits inimaginable.
L’auteur, qui a été élevé par sa grand-mère handicapée, dit éprouver une vraie sympathie pour les infirmes, les estropiés, les malformés et tous gens délaissés par la société humaine. Car il ne s’amuse pas d’eux, Witkin n’est pas un cynique, il parle d’amour et de tolérance. Il respecte l’intégrité de la vie et sa recherche composée de poésie ténébreuse, d’esthétisme noir et d’érotisme pathologique est sincère, c’est une évidence. En fait, Witkin affirme l’implacable dureté de la vie. Ses tableaux photographiques provoquent un sentiment d’adhésion ou de rejet immédiat et sans appel, car il nous touche par la véracité de sa représentation du sentiment humain dans toute sa nudité, sa crudité et sa pureté.
Le paradoxe de Witkin
Witkin n’utilise pas la photographie pour sa fonction de témoignage, il ne se fait pas le reporter de la misère du monde, comme on pourrait peut-être le penser. À travers cette sacralisation de l’anormal et cette théâtralisation de l’horrible, Witkin veut s’adresser directement à notre sensibilité et à nos facultés de jugement. Pour cela, il doit bousculer violement nos préjugés et se situer plutôt dans la représentation.
C’est un artiste beaucoup plus proche de la peinture que de la photographie. Il a réalisé un grand nombre de tableaux photographiques en hommage aux peintres [1] et en s’inspirant de l’histoire de la peinture dont il est grand connaisseur. Ses références picturales le rapprochent de peintres comme Gérôme Bosch, Goya ou Gerhard Richter. De plus sa façon d’aborder la réalisation d’une œuvre est de plein droit dans la logique picturale. Il construit ses images et réalise des mises en scènes comme dans la peinture classique.
Le tirage aussi est réalisé dans un laboratoire personnel et comporte une importante phase de travail sur la matière même des négatifs qui est destinée à « pictorialiser » le résultat par l’ajout de griffures ou d’autres interventions graphiques. Que veulent dire ces étranges allégories ? L’auteur pourrait arguer : Que veut dire la beauté du corps dans un ordre établi ? Et que fait-on de la beauté véritable, celle de l’âme, la beauté intérieure ? Il faut la présenter sur un plateau, pour que les gens la voient !
Car nous sommes tous des aveugles et des infirmes, des victimes de l’artificiel et du superficiel. Nous acceptons sans raison les normes standard qui caractérisent la société humaine et nous nous satisfaisons de relations toujours faussées par les apparences que nous voulons présenter.
Witkin nie la normalisation comme il fait tomber les masques de nos modèles publicitaires et de la soi-disant perfection de l’âme et du corps. Il dévoile la vérité des corps meurtris et masque les visages de ses modèles pour mieux exprimer leur âme. Il crée une scène pour mieux exprimer l’invisible, car il tient à sa vérité et il revendique le fait que ses modèles soient tous « vrais ». Chez Witkin, un corps est un corps et un mort est un mort, il n’y a pas de tromperie…
Les deux pieds dans le plat
Dans « Le festin des fous » de 1990, Witkin met en scène un cadavre de bébé autopsié soigneusement entouré de pieds et mains d’accidentés de la route, avec abondance de fruits et plateau en argent. C’est une œuvre très forte qui est en quelques sortes l’aboutissement d’une exploration commencée involontairement en 1945 à Brooklyn. À l’âge de six ans, il assiste alors à un violent accident de la route qui va le marquer définitivement dans son esprit, sa philosophie et donc dans ses choix expressifs.
Sa recherche artistique sera souvent indissociable d’une certaine curiosité mortuaire et son approche allégorique de la mort le mènera dans les profondeurs de ce que l’on qualifierait d’horreur totale, si cette recherche était basée sur un égocentrisme autistique, comme on le voit parfois. Mais il n’en est rien, Witkin est ouvert sur le monde. Il exprime avec excellence tous les aspects cachés de cet univers sans pitié qui exclue sans chercher à comprendre, qui traque et qui torture ceux et celles qui portent les stigmates d’une faiblesse inavouable.
Witkin nous montre ce que nous ne voulons pas voir, il nous enseigne ce que nous ne souhaitons pas connaître. Il nous explique que la laideur et l’obscénité ne se trouvent jamais où l’on pense. Il nous oblige à changer nos repères moraux et à transformer le peu de compassion qu’il nous reste pour le « misérable » en sentiment véritablement humain. Witkin nous pousse à ressentir, penser, exprimer et donc à exister, c’est là sa force.




[1] Hommage parfois discutable comme dans « les Ménines de 1987 ».
Informations pratiques, notation et achat :
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Joel-Peter Witkin 64 photographies en couleurs Textes : introduction de Eugenia Parry Français Éditeur : Photopoche Actes Sud Dépot légal : mars 2008 ISBN 13 : 978-2-7427-7395-4 Dimensions : 12,5 x 19 cm Pages : 144 pages Prix : 12,80 euros Notre appréciation Intérêt du sujet 5/5 Photographies 5/5 Impression et reliure 5/5 |
En savoir plus sur :
- Joel-Peter witkin Photographe
- Actes Sud Editeur
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