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ROSNY-SOUS-BOIS
Photographe Architecture
Par Delphine Séris  31/03/10
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Livre photo récit, essai, journal, histoire illustrée

Jours intranquilles

Jours intranquilles

1993 – 2003 : une décennie de courts séjours en Algérie. Pour le photographe membre de l’agence VU’, c’est le lieu de toutes les révélations : identitaire, photographique. Parti à la rencontre d’une partie de sa famille, Bruno Boudjelal se risque, au fil des voyages, dans un pays à la fois source de fascination et d’angoisse. Cet autre « livre de l’intranquillité » qui emprunte au carnet de bord son format et son graphisme nous embarque dans l’aventure, douloureuse mais salutaire.

Bégaiement éditorial

Il y a deux pages de titre dans cet ouvrage, ce qui détermine deux parties bien distinctes et pose la question du début du livre lui-même. Quand commencent ces « jours intranquilles » vécus par Bruno Boudjelal ? Sans doute bien avant les séjours douloureux en Algérie dont rend compte la deuxième partie, en photographies pleines pages et sur papier glacé...

Le livre à venir

Dans les fragments des carnets de voyage constitués au fil de ses séjours là-bas et reproduits dans la première partie du livre, on tombe ainsi d’emblée sur deux actes de naissance, comme si le malaise remontait à l’origine. Puis, entre notes manuscrites, planches-contact, montage serré de tirages de lecture sur lesquels Bruno Boudjelal peint et écrit parfois, sont collées des photos de lui petit garçon : c’est assez dire l’enjeu identitaire et familial de ces séjours en Algérie.

Tout tourne autour du père : par hasard, en récupérant son acte de naissance, Bruno Boudjelal apprend que celui-ci ne l’a pas reconnu tout de suite, qu’il est né en France « Bruno Sombret », du nom de sa mère alors célibataire ; puis, les langues se déliant, qu’il a été placé un temps dans un institut pour enfants illégitimes. Ce n’est pourtant pas ce double abandon que racontent ces photos d’enfance : ces « images modèles » [1] essaient plutôt de construire la fiction d’une famille sans histoire, entre banlieue parisienne et vacances à La Baule. Elles évacuent totalement la branche paternelle algérienne : les séjours entrepris à partir de 1993 semblent du coup une façon, pour Bruno Boudjelal, d’ouvrir enfin l’album de famille à tous ceux qui en ont été refoulés, avec qui son père a voulu rompre. Apparaissent ainsi les visages d’Amar le grand-père, du cousin Adel, de l’oncle Hamid, au moment même où il recouvre celui de son père, Lemaouche autorebaptisé Jean-Claude, d’une épaisse couche de peinture.

Cette première section du livre permet donc d’expliciter la dimension autobiographique du projet, mais aussi, d’une certaine façon, de l’en débarrasser. Au fil des séjours, l’enjeu des voyages change ; il s’agit moins de visiter la famille que de « documenter l’Algérie », selon les mots mêmes de Bruno Boudjelal. L’ouvrage rend compte de cette évolution, et lorsque réapparaît la page de titre, un nouveau livre commence : non plus celui du fils qui a retricoté l’histoire de ses ancêtres, mais celui d’un homme devenu photographe.

Un « gouffre sans fond »

Sortir des maisons familiales où l’on fête et danse son retour est cependant difficile. Ce que Bruno Boudjelal donne à voir, surtout, c’est la quasi impossibilité de faire des photos dans l’espace public en Algérie. Et pas que dans les cités décaties de la banlieue d’Alger ou les rues du centre-ville où, la nuit, les femmes cherchent la sécurité près du commissariat. Les images ont du mal à lever dans ce pays, dès lors que l’on cherche à montrer autre chose que l’« Algérie Potemkine », cette Algérie de façade exhibée dans les médias.

De fait, toutes les photographies de Bruno Boudjelal sont menacées par l’illisible, l’indéchiffrable : difficiles à prendre, difficiles à scruter. On n’y voit rien. Elles sont souvent réalisées la nuit, ou derrière quelque chose qui protège et instaure une distance : des grilles, les volets entrouverts d’une fenêtre, le pare-brise ruisselant de pluie d’une voiture qui file sur les routes... Des mouvements, des décadrages, du grain, des reflets dissolvent l’image et attestent des rapports compliqués du photographe à ce pays longtemps dévasté par une violence sidérante dont il est le témoin bouleversé. « Peur de sortir seul, peur de parler aux gens, peur d’être suivi dans la rue... » : de toutes les images exsude cette angoisse d’être là et de tenter de voir. Ensemble, elles construisent le portrait indirect d’un homme aux aguets dont le regard n’accroche rien, et qui, paradoxalement, advient comme photographe alors qu’il se sent ombre « au cœur des ténèbres ».

Etat d’absence

Jours intranquilles donne une vision très pessimiste de la société algérienne : lorsqu’il parvient enfin à traverser l’Algérie d’ Est en Ouest, en 2003 et en couleurs, c’est un pays en plein « chaos » qu’il photographie, où rien ne fonctionne. Toujours pas de traces de ce « renouveau de la jeunesse algérienne » sur lequel, deux ans plus tôt, il partait en reportage. De ces jeunes gens qui rêvent d’ailleurs en contemplant la mer, figures fascinantes et perdues que l’on voit chez Ito Barrada ou, immobiles et solaires, sur les « Rochers carrés » de Kader Attia à Bab El-Oued, Bruno Boudjelal ne donne aucune image. Il les approche par les mots, dans son journal de bord. Et le malaise qui l’a étreint face à ces jeunes hommes désœuvrés croisés à Tipasa semble finalement très proche de celui ressenti en 2002, lors de son passage à Bentalha, banlieue d’Alger au nom indissociable des grands massacres de 1997 : le vertige d’un « temps suspendu » qui fait des hommes des gisants ou des fantômes indifférents, « assis au bord de la mer, les yeux perdus dans le vague ».

[1] Christian Boltanski, « Les Images modèles », 1975.


Infos pratiques, notation et achat :

Disquiet Days/Jours Intranquilles
Photographies de Bruno Boudjelal
Editions Autograph (17 septembre 2009)
Broché : 232 pages
ISBN-10 : 1899282122
ISBN-13 : 978-1899282128
 


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