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24/08/05 - Par Laurent Fabry  - 1774 visites  -  Impression (PDF) 

L’ULM, pour embrasser l’Afrique du regard

L'ULM, pour embrasser l'Afrique du regard - Carnet de vol

Carnet de vol

Carnet de vol. Appellation un peu technique, qui peut rappeler les voyages internationaux rythmés par le dépôt des plans de vols, l’obtention des autorisations de décoller, d’atterrir, ou de traverser un espace aérien, le tout en respectant la réglementation. Un terme qui n’évoque pas forcément la fantaisie. Du moins, on pouvait craindre une suite de notes propres à la navigation, la météo ou autres aspects rigoureusement rébarbatifs. Il y en a, forcément, mais c’est plutôt un récit de voyage, une vraie aventure, écrite au moment où elle est vécue, et qui aura donc demandé la plus grande rigueur et une parfaite organisation. Ce qui nous est proposé dans ce livre c’est le compte rendu complet et passionnant d’un voyageur plutôt motivé, très curieux, et polyvalent au point d’organiser son voyage de A à Z, depuis le montage de l’avion jusqu’à la couverture minutieuse, tout en pilotant son engin, de son propre voyage (texte, photos, vidéos) au point d’en faire un livre. Ce n’est pas banal et méritait bien notre lecture...

Moyen de transport hors du commun, l’ULM permet à Thierry Barbier toutes les approches voire même toutes les folies.

"Les plages de marée basse sont d'excellentes pistes d'aterrissage" (c) Gilles Gautier
"Les plages de marée basse sont d’excellentes pistes d’aterrissage"
© Gilles Gautier

Il passe à quelques mètres de l’eau le long des plages désertiques, des heures durant, survole des troupeaux entiers d’éléphants, met les gazelles en déroute, toujours avec curiosité et soif de découverte. On imagine sans peine quel spectacle stupéfiant cela peut être de découvrir au loin le Kilimandjaro depuis ce frêle objet volant. Car s’il ne s’agit pas de l’ULM le plus rudimentaire, (les modèles suspendus), son habitacle pouvant d’ailleurs loger une quantité impressionnante de matériel, et si les instruments de vol et de sécurité ont bien évolué, le Sky Ranger reste un engin très léger et donc en proie aux caprices de la météo, sujet aux mauvais traitements des perturbations atmosphériques. Les départs tôt le matin dès l’aube, les vols de nuits après une journée de réparation, devaient être autant d’opportunités pour apprécier la liberté de voler, de se diriger et d’évoluer sans contraintes et en harmonie avec la nature, pour mieux découvrir le pays, la région, la savane ou le fleuve environnants...

Parmi les surprises que lui réservent ses escales, le camping et les activités nocturnes des berges du Zambèze (Zambie) : réveil matinal par un éléphant qui fait face à la tente, ou le rugissement d’une meute de lions, après avoir eu comme spectacle la veille au soir pour s’endormir, le balai des antilopes et leurs yeux luisant dans la nuit sous le rayon de la lampe torche...

 (c) Thierry Barbier
© Thierry Barbier

Parmi les monuments naturels les plus magiques qu’il aura traversés : le lac Turkana au Kenya, et son impressionnant dôme volcanique émergeant des eaux (ci-dessus), le lac Magadi, au Kenya également, et ses contrastes de couleurs surprenants provoqués par la soude, blanche. Les chutes Victoria qui fracturent le fleuve Zambèze, frontière entre la Zambie et le Zimbabwe, avec une faille de 75 mètres de large et 108 de profondeur...

La leçon de vie de ce voyageur qui a mis des années à minutieusement préparer son périple, c’est paradoxalement vivre l’instant présent : Mbeya, en Tanzanie, après 7h18 de vol, son record à cette étape de l’aventure : "Je m’écroule épuisé, mais si heureux d’apprendre chaque jour le monde, sa beauté, ses peuples, ses cultures. Le quitter pour le contempler d’en haut avec une telle vision globale puis redescendre découvrir un autre lieu. C’est fascinant, grisant. J’ai appris à vivre au présent : c’est la seule réalité et c’est ainsi qu’on peut vivre intensément, sans se préoccuper du passé mort qui fait de toute manière partie de nous, ni d’un futur qui n’existe pas encore". Voilà qui résume bien le personnage, et il faut effectivement être capable de profiter de l’instant lorsque l’on parcourt la terre ainsi, en vol libre, par pur plaisir, mais pour n’en voir finalement qu’une fraction à un instant très fugitif. Thierry est du genre à multiplier les passages lorsque ce que ce qu’il découvre sous ses ailes l’émerveille au plus haut point, mais chacun de ses vols est ponctué d’une étape dans un nouveau lieu, de nouvelles rencontres, et donc de nouvelles images et sensations, d’où l’importance de bien fixer tout ce qu’il traverse, dans son esprit comme sur ses photos.

"Vol au petit matin devant le Kilimandjaro" (c) Alexis Peltier
"Vol au petit matin devant le Kilimandjaro"
© Alexis Peltier

Au-delà du reportage, sa spécialité, le périple de Thierry Barbier apparaît surtout, et c’est la surprise de ce livre, comme une vraie aventure humaine. Malgré l’aspect solitaire du voyageur, parfois propre au parcours du photographe, son moyen de transport qui le tient haut au-dessus du sol, souvent loin des éléments, le force également à se poser quelque part, toujours dans un nouvel endroit, pour rencontrer une culture, des habitudes de vie et une histoire différentes. S’il côtoie des populations parfois très pauvres, touchées plus ou moins directement par la guerre ou l’ayant été, il a la chance de toujours bénéficier d’une hospitalité extraordinaire. Sans doute est-ce aussi pour cela qu’il a choisi l’Afrique. Un continent certes en attente systématique par rapport au visiteur européen souvent vu comme un touriste, une manne commerciale potentielle, mais qui offre beaucoup à celui qui prend le temps de le visiter vraiment, de le pratiquer en s’ouvrant aux autres, en donnant autant que ce qu’il souhaite recevoir. Il est un pays en particulier où le pilote sera visiblement accueilli comme nulle part ailleurs, Madagascar, point de départ et lieu de rodage de son voyage, une île où il s’était établi des années durant avant d’entreprendre son itinéraire un peu fou. Également le défi technique, lorsqu’il a fallu monter la machine arrivée en pièces détachées depuis l’Europe, ou la reconstruire à maintes reprises au rythme de ses avaries. Sans les précieux coups de main de plusieurs autres passionnés, sans les télécommunications et Internet, Thierry Barbier n’aurait probablement pas pu mener à bien un tel projet.

"Au-dessus de l'île aux nattes, Sainte-Marie, (Madagascar)" (c) Bruno Copin
"Au-dessus de l’île aux nattes, Sainte-Marie, (Madagascar)"
© Bruno Copin

Au final, grâce à sa joie de vivre, son ouverture, et sa capacité à témoigner, grâce à ses superbes images montrant encore une fois la beauté et la fragilité de notre planète, Thierry Barbier prouve à quel point son aventure est un succès tant sur le plan personnel qu’en terme d’aventure humaine. Il montre ainsi clairement pourquoi il continuera dans cette voie. Sa proposition est celle de nouvelles voies pour une exploration et une connaissance de l’autre, des espèces, et des paysages. Loin des voyages organisés et du tourisme de masse qui est en passe de devenir une industrie, menaçant justement trop souvent les régions concernées. Relier Mada à Paris en ULM, bien sûr que tout le monde ne peut pas en faire autant, quoi que, mais on sait au moins que des choix de vie entiers et une certaine volonté ne sont pas les seuls paramètres dans une aventure de ce type. Il y a visiblement aussi l’intégrité, le respect de l’autre, et le besoin de transmettre. De son côté, Thierry Barbier retient surtout l’amour, la tolérance et le pardon.

Témoin d’un des plus grands drames écologiques qui frappe Madagascar, la déforestation, Thierry Barbier ressort de cette aventure avec plein de projets en tête, toujours dans des contrées sauvages, sans contraintes et en toute liberté grâce à l’ULM.

<b>Lac déséché, Kenya</b><br />(c) Thierry Barbier
Lac déséché, Kenya
© Thierry Barbier
<b>Estuaires dans les forêts de palétuviers au nord de Madagascar</b><br />(c) Thierry Barbier
Estuaires dans les forêts de palétuviers au nord de Madagascar
© Thierry Barbier
<b>"La culture de riz en terrasse signe l'origine asiatique des habitants des hauts plateaux (Madagascar)"</b><br />(c) Thierry Barbier
"La culture de riz en terrasse signe l’origine asiatique des habitants des hauts plateaux (Madagascar)"
© Thierry Barbier

Informations pratiques, notation et achat :

39 euros
30 x 20 cm broché
172 pages
ISBN : 2862274437
Note sujet : 5/5
Note photos : 5/5
Note textes : 5/5
Note esthétique : 5/5
Parution : 26 mai 2005
 


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