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24/05/08 -
Par Delphine Séris
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L’Usure du monde : Hommage à Nicolas Bouvier

Se défaire de L’Usage du monde
Entre 2004 et 2005, Frédéric Lecloux, photographe de l’agence Vu’, a refait la route empruntée dans les années cinquante par l’écrivain voyageur Nicolas Bouvier. L’Usure du monde, où alternent récit et photographies, raconte ce voyage qui mène de la Suisse à l’Afghanistan via les pays de l’ex-Yougoslavie, la Turquie, l’Iran et le Pakistan. Ce livre fait écho au mythique récit de voyage L’Usage du monde de Bouvier, avec qui il entretient des rapports ambivalents.
Pour de nombreux photographes, L’Usage du monde est à l’origine d’un désir de voyages, de découvertes et de photographies : des artistes aussi différents que Patrick Taberna et Eric Rechsteiner placent ainsi leurs images sous le regard de ce texte culte [1]. Mais, pour Frédéric Lecloux, le poids de la dette a fini par devenir par trop écrasant : paraphrasant Nicolas Bouvier dans sa préface intitulée « Défaire », il affirme ainsi : « On croit qu’on va lire L’Usage du monde et bientôt, c’est L’Usage du monde qui vous lie, ou vous enlise... ». C’est donc pour s’en libérer qu’il a entrepris ce périple avec femme et petite fille, comme si seule l’épreuve du réel pouvait rompre le charme des mots. L’entreprise est complexe : il s’agit d’inventer son propre voyage, tout en suivant un itinéraire déjà tracé ; d’inscrire ses propres marques dans des paysages que les nombreuses lectures de L’Usage du monde ont permis de fantasmer, tout en se défendant de « rouler sur les traces de Nicolas Bouvier » ; de tester, finalement, sa propre capacité à voyager, à voir et à dire le monde. Frédéric Lecloux revient d’ailleurs souvent sur le caractère problématique de ses motivations, sur les « doutes » que la route et les rencontres ne dissipent pas et qui menacent à Tabriz, en Iran : « C’est peut-être enfin ici, tant est puissante la narration de leurs six mois d’hivernage dans son livre, qu’on souhaiterait secrètement trouver malgré tout quelques-unes de ces traces de Nicolas Bouvier qu’on avait vitupérées avant le départ ». De fait, il se prête assez souvent au « jeu de l’enquête » - sur les « lieux de Nicolas et de Thierry [2] », sur les personnes qui auraient pu les avoir rencontrés - alors même qu’il s’agissait surtout d’« oublier, et vite, L’Usage du monde », et de semer le fantôme de Bouvier…
Si le récit témoigne autrement des difficultés de Lecloux à se détacher de cette emprise –dans les tours très concrets de son style, dans le choix des comparaisons qui rappellent bien souvent la petite musique de Bouvier-, la forme même du livre constitue sans doute ce par quoi Lecloux devient un voyageur et un artiste autonome : elle rompt clairement avec celle de L’Usage, où la prose de Bouvier était illustrée non par ses photographies –qui ne seront publiées que beaucoup plus tard [3] - mais par les dessins de son ami Thierry Vernet. Ici, les photographies proposent, de fait, une autre façon de raconter le voyage. Elles font la part belle aux paysages, souvent blafards : l’image naît souvent de la route et de la solitude des grands espaces, dans un mouvement qui anime les campagnes albanaises comme la plaine d’Anatolie. Mais dans les maisons de thé, les pensions et les chambres d’hôtel, ces lieux qui ralentissent le voyage, le temps s’écoule aussi en photographies. Quant aux hommes, ils ne sont photographiables que dans l’espace intime du tête-à-tête, de la rencontre privée : si le livre offre très peu de scènes urbaines –ou seulement la nuit, lorsque les rues sont désertées-, il offre en revanche de nombreux portraits. Artisans, peintres, photographes et surtout musiciens qu’enregistre Lecloux comme Bouvier en 1953 donnent au voyage l’incarnation qu’il ne trouve ni dans les campagnes, ni dans les villes photographiées souvent en plongée, de loin, comme déjà quittées.
Ces photographies témoignent des changements qui ont affecté cette partie du monde depuis qu’elle a vu passer Bouvier, mais sans « souci de l’effet » [4] , avec une forme de distance qui refuse le spectaculaire : juste une piscine vide, à Téhéran, pour dire les interdits de la société iranienne.
[1] Patrick Taberna, Au fil des jours, Actes Sud, collection de la Fondation CCF pour la photographie, 2004 ; Eric Rechsteiner, Indigo Street, sur les routes de Nicolas Bouvier, éditions de la Boussole, 2005.
[2] Thierry Vernet, peintre et dessinateur, avec qui Nicolas Bouvier a voyagé de la Suisse au Khyper Pass, au Pakistan.
[3] L’œil du voyageur, qui rassemble des photographies prises par N. Bouvier lors de son périple avec T. Vernet sur la route de l’Orient et quelques textes inédits, a été publié aux éditions Hoëbeke en 2001 puis en 2008, soit trente-huit ans après la première publication de L’Usage du monde, chez Droz en 1963. Une chronique sur ce livre réédité est disponible sur ce site.
[4] Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, 1955.
Informations pratiques, notation et achat :
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Format : Relié 29 x 24 cm 240 pages Editions : Le Bec en l’air Parution : 28 février 2008 ISBN-10 : 2916073337 ISBN-13 : 978-2916073330 Prix : 45,00 € Notes : Intérêt du sujet : 5/5 Photographies : 4/5 Texte : 4/5 Présentation : 4/5 |
En savoir plus sur :
- Frédéric lecloux Photographe
- Le Bec en l’air Editeur
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