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L’album de famille Delphine Balley

L'album de famille Delphine Balley

Le projet photographique de Delphine intitulé L’album de famille peut être conçu comme une entreprise de recomposition d’un huis clos dans lequel elle a été et se trouve encore immergée. On ressent aussi fortement à travers les œuvres le besoin qu’éprouve l’auteur de s’empêcher de grandir, de rester fille avec sa vision de fille. Elle emprunte d’ailleurs aux enfants leurs manières tyranniques : en créant ses propres personnages à partir des vrais, Delphine prend possession de sa famille, en devient le cœur et la tête. Ce projet se poursuivant dans le temps puisque de nouveaux personnages interviennent dans sa narration. Delphine exprime, à travers ses photographies, la nécessité de transformer en personnages les êtres proches. Son univers familial est ainsi peuplé d’êtres mi-réels, mi fantastiques : le père aux mille cravates, qui se déguise en rocker dans sa garçonnière, quand personne ne le voit ; la mère aux attelles, aux mille serre-têtes, au citron ; la grand-mère dans ses brumes ; le grand-père à la clé, gardien des secrets de famille ; la tante cavalière, à la paupière cousue d’or ; le maître-chien, rencontré par sa mère aux Emmaüs ; le loup-garou du village...

Pour Magritte, la peinture représentait " un puissant défi au bon sens qui (l’) ennuyait tellement ". Pour Delphine, la photographie est l’outil magique qui permet d’étendre le regard au niveau du fantasme, à l’ordinaire - quoi de plus ordinaire que la famille ? - de se recomposer pour prendre une forme acceptable, assez étrange pour mériter d’être. Les transformations qu’elle fait subir à son monde naissent d’un malaise, celui que chacun peut ressentir à se trouver cerné par le familier, le non-inconnu, prisonnier d’activités monotones.

C’est dans le détail et l’anecdote que Delphine puise pour créer ses personnages. " Un jour j’invite ma mère à manger et je lui cuisine du poisson. Je m’excuse parce que je n’ai pas de citron. Elle me dit que ce n’est pas grave, qu’elle a l’habitude. Je lui demande pourquoi. Elle m’explique qu’à chaque fois qu’elle mange du poisson chez elle, elle oublie de citron qui est dans le frigo, et qu’une fois assise, elle a la flemme de se relever. Ma mère a de gros problèmes d’articulations. C’est pour cela qu’elle porte des attelles, et qu’elle s’économise tout le temps. Ce qui fait qu’elle ne mange jamais son poisson avec du citron (...) Cette histoire a été le point de départ de la photographie représentant ma mère, habillée d’une chemise de nuit et de ses attelles qu’elle porte pour dormir, en train de ramasser des citrons à ses pieds avec une sorte de pince à glaçons géante. " L’anecdote n’a ici rien d’anecdotique : elle sert d’indice, de révélateur, permet la synthèse du personnage. La photographie devient un tableau, un fait d’arme intérieur proposant une démonstration gestuelle de la singularité de son sujet. Chaque scène nous permet d’entrevoir ce dont l’individu est au fond capable quand on l’observe assez bien et longtemps.

Si Delphine a choisi le huis clos de sa famille comme sujet, c’est qu’elle ne se sent pas de porter un regard d’adulte sur son entourage. Son entreprise est fondée sur le refus de grandir, d’accepter la réalité selon les normes générales et mondiales des grands. Il n’y a pas deux mondes pour elle, mais un même monde enchanté qui devient sévère en basculant dans l’âge adulte, se vide d’histoires, comble ses creux et abonne ses pensées à des horaires fixes. Delphine ne refuse pas du monde la vérité de son fonctionnement, elle refuse simplement d’en rester là. Elle s’entoure d’histoires mystérieuses et drôles, dont son village lui fournit la matière : " Je n’invente jamais rien. Mes photographies partent toujours d’une histoire vraie. Par exemple, s’il y a un loup-garou dans l’album de la famille Balley, ce n’est pas parce que je l’ai imaginé de toute pièce. Ce loup-garou existe réellement. Il vit à Saint-Laurent et souffre de dédoublement de personnalité. Régulièrement il se promène nu dans le village et il hurle à la mort, ou va pisser sur la palissade de ses voisins en grognant. Un soir, il a tenté de fracturer la porte de l’usine (fondée par e grand-père de Delphine). Il s’est ouvert les avant-bras et s’est traîné jusqu’à la maison de mon grand-père pour la marquer de ses empreintes ensanglantées. Sur la photographie, je le représente au retour d’une de ses promenades nocturnes, endormi dans un fauteuil, dans le sommeil de l’oubli. "

A travers ce travail de recréation, Delphine cherche à conserver pour elle la vision subjective de l’enfant. Mais (peut-être ?) malgré elle, c’est aussi toute sa famille qu’elle plonge dans une autre réalité. Et nous avec.

 

François Beaune


Informations pratiques :

L’album de famille
Photographies de Delphine Balley
Du 23 février au 31 mars 2006
Galerie Madé, (Paris 4ème)
 


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