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6/05/08 -
Par Laurent Meynier (usage interdit)
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L’œil du Voyageur

De l’usage iconographique du monde
Ce titre codifié de « L’œil du Voyageur » vient nous rappeler que Nicolas Bouvier aimait se définir comme « un voyageur qui écrit », plutôt que comme un « écrivain qui voyage ». Pour l’occasion, nous pourrions ajouter « un voyageur qui photographie » c’est-à-dire, qui écrit avec de la lumière. Il est émouvant de découvrir ici ces « enregistrements visuels » qui ont alimenté son travail de rédaction et n’étaient pas destinés au départ à illustrer ses textes.
La réédition de cet ouvrage cette année, marque symboliquement les dix ans de la disparition de Nicolas Bouvier (en 1998). L’édition originale date de 2002 et se trouva très vite épuisée. Cet album broché est donc le bienvenu d’autant qu’il s’agit d’une version économique demi-format et que les reproductions photographiques y sont de très bonne qualité. Des textes inédits restés dans les tiroirs de la maison de Cologny et quelques articles passés inaperçus à l’époque dans les journaux de Genève, viennent encore attiser l’âme ardente du nomade nostalgique qui trépigne en chacun de nous.
« Nikil Banerdje, raga lalit. »
« Qui a connu les routes en cette vie n’en guérira jamais. »
En cinq chapitres, nous voilà embarqués avec Nicolas et Thierry, dans la minuscule Fiat Topolino immatriculée à Genève. Le personnage automobile et ses occupants déambulent aux quatre vents à travers la Yougoslavie et les Balkans, traversent la Turquie, l’Iran et l’Afghanistan jusqu’aux hauts plateaux de l’Asie centrale. Sur la large portière du véhicule miniature, est écrit à la peinture blanche un quatrain d’Hafiz :
« Même si l’abri de ta nuit est peu sûr
Et ton but encore lointain
Sache qu’il n’existe pas
De chemin sans terme
Ne sois pas triste ».
L’ouvrage commence avec « Prilep en Macédoine » et nous plonge au sein de la communauté Tzigane à la rencontre d’un quotidien conflictuel et bien misérable, mais si Bog (Dieu) à quitté cette ville depuis longtemps, il reste encore à ces déracinés la fierté de pouvoir résister grâce à la musique. L’intensité des rencontres décrites dans le texte et les récits au jour le jour dévoilent un auteur clairement engagé, qui recherche la compréhension des gens et des cultures. Nous sommes à l’opposé des « aventuriers pittoresques », ces premiers touristes aisés qui ont traversé le monde au XIXe siècle à la recherche d’exotisme et de romanesque.
Après avoir traversé la Turquie, Nicolas Bouvier séjourne plus d’un an en Iran et Azerbaïdjan. Ses nombreuses photos de Tabriz témoignent d’une approche résolument humaniste, ethnologique et sociologique. Dans une ambiance très instable due aux nombreux conflits religieux, sociaux et politiques, ses images constituent d’admirables témoignages et reflètent par ailleurs la volonté de leur auteur de ne pas se cantonner à « rapporter » des clichés évidents, mais plutôt à prendre des notes visuelles [1] pour travailler un texte par la suite. On découvre aussi une petite série (prise en Afghanistan et au Pakistan), des épreuves aux cadrages très posés ou franchement précipités, mais toujours d’une grande expressivité.
Nicolas Bouvier n’était pas encore photographe à l’époque. Son livre [2] sera illustré par Thierry Vernet, son ami et peintre qui l’accompagna dans cette aventure jusqu’au Khyber Pass, point final de la première partie du voyage. C’était une association logique et complémentaire entre texte et dessin, puisqu’un reportage photographique aurait clairement « désenchanté » le récit de voyage par un témoignage trop direct.
En revanche, les images présentées ici sont empreintes d’une simplicité et d’une spontanéité bien rafraîchissante dans le désert aride des espaces visuels bariolés qui nous étouffent aujourd’hui. Découvrir la suite de ce voyage palpitant et retrouver les autres moments intenses que Nicolas Bouvier vivra, parfois à ses dépens, devient rapidement une nécessité quand se plonge dans ces pages envoûtantes ! [3].
Le périple se transforme au bout de deux ans, puisque Thierry Vernet repart du Pakistan pour se marier et Nicolas fera donc les deux autres années en solo. Il traversera l’Inde puis atteindra l’île de Ceylan. Cette traversée fera l’objet d’un autre texte « La descente de l’Inde » présent dans cet ouvrage, et surtout de nouvelles pérégrinations ponctuées comme souvent par des ennuis mécaniques déroutants et clôturées par un étrange Noël.
Nicolas Bouvier avait fait le choix de quitter son confort universitaire pour découvrir la « vraie vie ». Le quotidien de l’ailleurs, l’engagement et la géographie humaine auront été le moteur de sa mobilité. Ses carnets de route resteront comme des tranches de vie découpées dans l’histoire des civilisations.
Et ce fameux voyageur est devenu au fil des années, un modèle du genre, jusqu’à être l’objet d’une mythologie globe-trotterienne qui n’a pas fini de se propager sans s’arrêter aux frontières des pays ni aux limites des cultures.
Comme Hérodote, Nicolas Bouvier repartira quelques années plus tard chercher en Asie l’explication de ses origines…






[1] Nicolas Bouvier enregistrait beaucoup au même titre qu’il photographiait, et ses prises de notes « musicales » constituent aussi un témoignage vivant exceptionnel au même titre que ses textes et ses prises de vues.
[2] De ce périple, il tirera son premier livre qu’il mettra trois ans à achever : « L’usage du monde ». Publié à compte d’auteur en 1963 chez Droz, puis repris en 1964 par René Julliard, il lui faudra attendre la réédition de 1985 aux Éditions de la Découverte pour connaître enfin le succès, puis Payot et Rivages en 2001.
[3] À lire sans réserve :
« Œuvres » de Nicolas Bouvier Chez Gallimard Quarto 2004. Le recueil de ses principaux récits de voyages.
« Le Vent des routes » aux Éditions Zoé.
« Peindre, écrire chemin faisant » de Thierry Vernet aux Éditions L’Âge d’homme-2007.
Informations pratiques, notation et achat :
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Photographies de Nicolas Bouvier Préface : Daniel Girardin, Conservateur du Musée de l’Élysée Extraits de textes peu connus de Nicolas Bouvier Français Dépôt légal : mars 2008, réédition de 2002 ISBN 13 : 9782-84230-320-4 Dimensions : 195 x 260 mm Pages : 120 pages Prix : 19,90 euros Notre appréciation Intérêt du sujet : 5/5 Photographies : 5/5 Impression et reliure : 5/5 |
En savoir plus sur :
- Nicolas bouvier Photographe
- Hoëbeke Editeur
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