Ethno, humanisme, histoire
17/10/08 - Par Laurent Fabry - 1900 visites - Impression (PDF) 
La Fin d’un monde

L’éléphant d’Afrique et l’avenir de l’homme
Publié pour la première fois en 1965 et mis à jour en 1977, La Fin d’un monde est un ouvrage de référence est réédité par Taschen dans une luxueuse édition augmentée d’une nouvelle préface de l’écrivain Paul Theroux renommé sur le plan international pour ses fictions et ses récits de voyages. Cette histoire de l’Afrique de l’Est pendant la première moitié du 20ème siècle montre les origines de la crise de la faune sauvage dont souffre aujourd’hui le continent, et constitue une puissante exhortation à des mesures écologiques de grande échelle.
Documenté, compilé et illustré de photographies glanées pendant plus de 20 ans, End of the Game de Peter Beard, raconte l’histoire des entrepreneurs, explorateurs, missionnaires et chasseurs de gros gibier dont la quête de "progrès" et d’aventure devait changer le visage de l’Afrique, ainsi que les conséquences tragiques de la contamination de la civilisation locale et d’une mauvaise gestion des ressources animales au milieu du 20ème siècle. Ce livre référence regroupe des centaines de photographies et écrits historiques, depuis la construction du chemin de fer de Mombasa et l’ouverture des territoires sauvages aux safaris et à la chasse au début des années 1900. Les histoires de héros familiers de l’univers de Beard - Theodore Roosevelt, Frederick Courtney Selous, Karen Blixen (Isak Dinesen), Denys Finch-Hatton (le héros romantique du film Out of Africa), Philip Percival, Ernest Hemingway, le garde animalier J. A. Hunter et l’ingénieur ferroviaire J. H. Patterson - sont illustrées des photographies de Peter Beard lui-même. Réalisées dans les années 60 et 70 dans le Tsavo sauvage, lors de la crise de l’habitat naturel des éléphants puis dans le parc de Murchison Falls, en Uganda, où Beard étudia la dynamique démographique des éléphants et hippopotames, ces prises de vues témoignent de la famine et la disparition de dizaines de milliers d’éléphants et de rhinocéros, des effets de la surpopulation.
L’avis de Photosapiens
Rarement un livre n’aura autant suscité mon intérêt, pour autant, m’aura-t-il fallu du temps pour en comprendre la substance. Mais il faut dire que le travail d’accumulation du photographe- voyageur- collectionneur Peter Beard (un assemblage incroyable de documents en tous genre : écrits, dessins, photographies, annotations) ajoute à la complexité du propos. Il s’agit d’ailleurs d’une réédition, autant dire que sa portée aura été importante, la situation aujourd’hui et sa compréhension étant encore plus riche et plus complexe que la vision simpliste du public à l’époque. Pour autant, à la lecture des commentaires parus dans la presse sur ce livre, je ne suis pas persuadé que son sens ai bien été appréhendé. Ce livre doit nous permettre de mieux comprendre les cicatrices infligées à l’Afrique par l’homme blanc, certes, c’est presque une évidence : le continent meurt de faim, c’est le théâtre de guerres fratricides que la communauté internationale observe avec la plus grande passivité, le dossier écologique ressemble à un désastre (avancée des déserts, déforestation et surexploitation minière), et sur le plan politique, l’Afrique reste un modèle de tyrannies, de corruptions et de détournements en tous genres. Une fois que l’on a dit cela on n’a rien dit. Car les systèmes sont beaucoup plus complexes, et pour comprendre la situation actuelle, il est peut-être intéressant de remonter aux toutes premières heures de l’ère post-coloniale, lorsque les blancs ont cessé de transformer les indigènes en esclaves, et ont commencé à ériger des règles qui n’avaient pas lieu d’être.
Peter Beard semble obsédé par l’éléphant. Pourquoi ? Tout simplement parce que d’après lui, cet animal nous ressemble. Dans son comportement social et aussi dans son adaptabilité. Capable de détruire son environnement, puis de modifier son alimentation en conséquence, jusqu’à courir à sa propre perte.
Ainsi, au fil des pages, peut-on comprendre que ces montagnes de cadavres, ces stupéfiants cimetières d’éléphants, ces innombrables dépouilles de l’un des plus gros, majestueux et anciens animaux encore présents sur terre, ne sont pas le fait de la chasse. Du moins pas directement, et la présence des défenses d’ivoires sur leurs squelettes en est bien la preuve. C’est au contraire la surpopulation des éléphants, due à l’épuisement des ressources naturelles de leur environnement, conséquence de la modification de leur cadre de vie par l’homme. C’est notamment là une information cruciale de cette nouvelle édition, présente dans la postface.
Je ne saisissais pas pourquoi Peter Beard consignait avec autant de minutie dans un si recueil si "thématique", autant de scènes de chasse, de photos souvenirs d’hommes en armes posant devant la dépouille des bêtes qu’ils venaient de tuer. Je voyais mal un photographe comme Peter Beard, dont j’aime à feuilleter l’immense livre à la librairie Taschen à Paris, ce grand amoureux de la nature, de l’Afrique, de ses femmes ou de ses animaux, se livrer à l’éloge de la chasse. Même s’ils dénoncent, ces documents ne sont pas à prendre individuellement. Leur présence dans ce recueil n’a de sens que pour comprendre un clash : celui qui s’opère entre une civilisation ayant toujours vécu en harmonie avec la nature, cela incluant le fait de tuer des animaux, et une autre, pratiquant ce même geste non plus comme une nécessité mais en tant que un loisir, et qui croit par ailleurs pouvoir la protéger alors qu’il ne contribuera qu’à la détruire. De l’aveu même de ces premiers explorateurs, Karen Blixen en particulier, auteur elle aussi d’un ouvrage d’importance sur le sujet (La Ferme africaine), la transformation a été fulgurante, visible à l’oeil nu à l’échelle d’une même génération.
Autant dire, donc, que le coeur du problème provient de l’influence de l’homme blanc, et son appétit à domestiquer l’environnement, à exploiter ses ressources et ses terres (par l’élevage), à tracer des frontières artificielles rectilignes, routes et voies de chemin de fer (le serpent venant de la mer) en dehors de toute logique géographique. Et même, plus paradoxalement encore, son impensable empressement à dicter des règles légiférant la chasse, au point d’enfermer pour braconnage ceux avaient su jusqu’ici cohabiter avec les animaux dans un certain équilibre. La chasse, ses images et ses récits, et au-delà, la mort, tous présents à chaque page de ce livre, ne sont finalement que la partie la plus visible du problème, celle qui sensibilisera le plus rapidement l’opinion publique. Mais cependant pas la moins facile à appréhender...
Infos pratiques, notation et achat :
| La Fin d’un monde Relié, 24.5 x 27.2 cm 288 pages 29.99 € Editions Taschen ISBN-10 : 3836505339 ISBN-13 : 978-3836505338 Notes : Textes : 5/5 Photos : 5/5 Présentation : 5/5 |
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