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14/02/08 - Par Laurent Meynier (usage interdit)  - 435 visites  -  Impression (PDF) 

La chute

La chute

"Et plus dure sera la chute… And the harder they come, the harder they fall, one and all…". Cette vieille chanson tirée du film de Perry Henzell ("The harder they come", avec Jimmy Cliff) devrait bien évoquer le rythme de ce reggae lancinant aux oreilles des ciné-musicophiles. Denis Darzacq, lui, connaît la musique, puisqu’il a commencé sa carrière comme photographe de plateau dans les années 80, sur le tournage des clips musicaux des groupes pop-rock Français (comme les Rita Mitzouko), avant de collaborer à quelques longs-métrages. C’est bien connu, sous une apparente légèreté musicale, le reggae cache souvent un message fort qui exprime des conflits humains et des souffrances auxquels on peut s’identifier par mimétisme social. Denis Darzacq a gardé en lui le message fort de l’oppression et de l’identification aux phénomènes sociaux de notre temps, à travers une approche précisément culturelle et toujours résolument musicale.

Denis Darzacq est aujourd’hui photographe de presse [1] qui cultive dans son jardin (pas) secret des réflexions intimes sur notre environnement contemporain. Ses recherches photographiques, sous une volontaire légèreté dissimulent de sincères questionnements en profondeur. Quand la simplicité esthétique rejoint la pertinence sociologique.

(c) Denis Darzacq
© Denis Darzacq

L’auteur s’intéresse particulièrement à la culture musicale urbaine et aux échanges humains dans notre société. En 2003 il part en Algérie pour effectuer un reportage sur un spectacle de danse hip-hop pluriethnique. Il est alors frappé par un phénomène de "lévitation" qu’il a constaté sur ses clichés mais sans idée de développement immédiat. En 2004, il explore les banlieues de Paris pour réaliser des prises de vues des habitants dans leur environnement. Dans les cités les plus sensibles de Bobigny, il rencontre les gens déracinés ou désorientés par le choc des cultures et des générations, de ces jeunes qui se "coterisent" dans les entrées d’immeubles et aussi des paysages urbains à l’architecture "bien-pensée" noyée dans l’anachronisme du quotidien. En 2006, l’aboutissement de ce projet prend la forme d’un livre, Bobigny centre-ville en collaboration avec l’écrivaine Marie Desplechin.

Ces deux projets digérés, Denis Darzacq effectue une synthèse constructive et développe son projet de sauts figés dans un contexte urbain. Il avait pris soin de repérer les décors possibles pendant ses déplacements à Bobigny, Nanterre et Biarritz. Il convie des danseurs de capoeira, de danse hip-hop et contemporaine pour les mettre en scène dans une série de tableaux soigneusement prémédités.

(c) Denis Darzacq
© Denis Darzacq

Il en résulte cet album de sauts figés, ou des personnages uniques tirés d’un quotidien banal semblent se trouver en apesanteur devant les parois grises et râpeuses d’un espace sans issue. Ici l’environnement est de type urbain subit par les humains. Le point de vue est frontal et sans ambiguïté, il n’y a pas de place pour les fuyantes ni pour les fuyards. Quand une fenêtre vient rompre la monotonie de l’architecture de béton, les rideaux en sont tirés et les volets fermés, personne ne saurait s’en échapper, surtout pas le spectateur. Seules, deux images tranchent dans cette grisaille, ce sont les deux modèles féminins. Elles s’opposent aux autres protagonistes par leurs habits rouge vif et l’une d’elles est tournée vers le ciel (et non vers le sol comme dans toutes les autres photographies), ce qui représente l’envie de croire que l’on peut "chuter" et retomber sur ses pattes. D’autre part, l’arrière-plan est ouvert sur l’extérieur et donne à voir l’océan et l’horizon dans ces deux images réalisées à Biarritz. On peut y voir que le symbole de l’avenir, ce sont les femmes qui le portent en elles.

Les danseurs exécutent d’incroyables performances devant l’objectif du photographe qui capte l’instant unique où le modèle atteindra une perfection géométrique décidée à l’avance. Ces personnages ressemblent à des marionnettes, des pantins désarticulés presque morts avant d’avoir touché le sol, mais ils sont bien vivants : Une seule image, un seul regard face à l’objectif, témoigne intensément de cette rage de vivre, de cette rage d’accomplir des exploits malgré le contexte, malgré les fortes contraintes de la vie. De plus, ils ne manifestent aucune appréhension : c’est clair, ils n’ont pas peur de tomber. N’importe qui à leur place redouterait de se fracasser contre le bitume, mais eux sont dans un état de grâce, en lévitation, en pause photographique, en dehors du réel, ils continuent de rêver… [2] C’est peut-être ça le premier message qui est délivré par ces images ; garder l’espoir…

Le résultat est spectaculaire et surtout, "réalisé sans trucage", aime à préciser l’auteur qui veut encore croire au pouvoir narratif de la photographie à l’heure des retouches logicielles et des trop fréquentes manipulations de l’image.

Chute et photographie

(c) Denis Darzacq
© Denis Darzacq

D’un point de vue de la démarche d’auteur, les instantanés de Klein sont très différents de ceux de Cartier-Bresson ; quand on pratique ce genre (référence voulue ou non aux "Grands anciens"), il vaut mieux choisir son camp ou trouver une alternative nouvelle et personnelle. Denis Darzacq creuse son chemin. Dans ses photographies, il arrête volontairement le mouvement. Il n’y a aucun flou de bougé qui suggérerait une action en cours. Le choix de l’instantané implique que cette chute n’est pas montrée comme une action, elle n’est pas représentée mais figurée. À l’instar de Gilbert Garcin, il se positionne en "témoin", il est le récepteur sensitif de l’action, il utilise la légèreté et le surréalisme [3] pour présenter une réflexion de fond sur la vie et la mort ; "Ceci n’est pas une chute…" Il faut donc chercher le sens dans l’idée, dans le concept, dans l’intention autant que dans le visuel de l’image. "La chute" est le propos intellectuel du photographe, c’est une idée associée, un concept indépendant, mais rattaché dans la démarche photographique. Dans la série "Hyper", Denis Darzacq déclinera ce même concept en intégrant la notion d’espace de consommation. Maîtrise photographique, univers expressif, prouesses techniques, performances kinesthésiques des modèles, tout cela est incontestablement l’apanage d’un grand photographe, mais le sujet de Denis Darzacq est un projet d’auteur pertinent pour une autre raison.

Le propos de Denis Darzacq ne s’arrête pas à l’apparente aisance de ses images. L’auteur fait le choix d’étendre le champ de l’interprétation, d’ouvrir le débat, puisqu’il ajoute à l’esthétisme de situation, un propos volontairement engagé dans le titre de sa série "La chute". Pourquoi "La chute" et pourquoi pas "l’Envol"ou encore "la Danse" ? Je n’ai pu résister à la tentation de refaire la fameuse expérience de Galilée qui démontra que la feuille de papier froissée "chutait" à la même vitesse qu’un objet lourd lâché au même moment.

Le sol nous attire donc tous à la même vitesse, qui que nous soyons. Dans la chute il y a l’implication de tomber et dans le mot « tomber », il y a la tombe. Ici, plus de désinvolture. Il s’agit de ne pas se limiter seulement à l’exploration des mystères de la gravitation mais d’empreindre aussi le propos de gravité. Denis Darzacq travaille la parabole : Le spectacle impressionnant des danseurs figés dans l’espace n’est que l’accroche visuelle d’une réflexion plus profonde sur le temps et l’espace. Il s’agit bien sur, d’une métaphore pour parler de la société.

Chute et société

(c) Denis Darzacq
© Denis Darzacq

Dans La disparition de Georges Perec, l’auteur utilise une métaphore remarquable pour évoquer un manque essentiel, il supprime la lettre "E" dans le texte pour évoquer la disparition d’"Eux", ses parents. Dans "la chute" Denis Darzacq supprime "la chute", il la stoppe net, il ne conserve en fait que la notion d’équilibre ou d’instabilité de la chute pour évoquer la condition précaire des individus fragilisés par le manque d’humanité de notre société. L’environnement urbain grisâtre contraste avec ce rêve intime d’évasion, l’espoir de "s’en sortir" qui demeure intact. C’est cela qui est vraiment incroyable, cette persévérance, ce besoin de rêver et d’avancer même si on tombe parfois durement. Et ce questionnement renvoie sur toute cette énergie "brûlée", cette tension effervescente qui à force de n’être pas gérée peut déboucher sur une vraie violence, force est de le constater dans les "crises des banlieues" déjà traversées, quand la société "laisse tomber" les individus, la "chute" est toujours violente. Il nous apprend aussi à dissocier "le rêve" de l"endormissement" possible. Mais à chacun son histoire, chacun sa vie. Exister dans un environnement défavorable à l’épanouissement, c’est avant tout "ne pas se laisser tomber" et réussir l’expression de soi ; Il ne faut pas avoir peur de vivre sa vie et la danse, par exemple, est une preuve de vie intense.

Peut-être que cette chute est en fait une chute sans fin, donc sans choc, si elle s’inscrit dans le cycle du temps, dans une progression circulaire et non verticale comme on serait tenté de le penser au premier abord. Si l’on fait abstraction de la mise en scène et des danseurs, (puisqu’un spectateur a bien le droit d’interpréter des images sans tenir compte de la démarche de leur auteur), il n’y a pas vraiment de chute, mais un fragment de chute, une chute arrêtée par l’action du photographe. Un constat est fait dans l’histoire en cours, nous ne connaissons ni le début ni la fin du récit. Il se dégage de ce projet surtout l’idée d’un rêve, ou d’un décalage avec le réel [4] et le sentiment que la fin de l’histoire sera ou ne sera pas forcément maîtrisée ; retomber sur ses pattes comme un chat, ou subir un choc violent, peut-être… S’il manque quelque chose, c’est justement "la chute" de l’histoire…

Denis Darzacq a reçu le 1er Prix "stories" du World Press Photo 2007, Catégorie Arts & Entertainment pour son sujet La Chute.


[1] Il collabore régulièrement avec Libération, Le Monde, Télérama, L’Express, Les Inrockuptibles…

[2] C’est cette même préoccupation qui se retrouve dans le projet "Nu" (2003), ou des personnages nus avancent d’un pas décidé et semblent vouloir sortir de leur cadre (zones pavillonnaires).

[3] Citation en page de garde du livre qui aurait pu être utilisée par Gilbert Garcin : Ne pas alourdir ses pensées du poids de ses souliers. André Breton, Nadja 1928.

[4] Only heaven, Ex-votos et Fakestars sont d’autres projets de Denis Darzacq ou il explore l’équilibre instable qu’il existe parfois entre rêve et réalité.


Informations pratiques, notation et achat :

Dépôt légal : avril 2007
ISBN 13 : 978-2-35046-092-5
Dimensions : 21 x 26 cm
Pages : 48 pages
Prix : 25 euros
Format : Broché
Parution : 10 mai 2007
Langue : Français
ISBN-10 : 2350460924
ISBN-13 : 978-2350460925
Prix : 25,00 €
Notes :
Intérêt du sujet : 5/5
Images : 5/5
Mise en page et qualité d’impression : 5/5
 


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