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29/10/04 -
Par Laurent Fabry
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La pêche en mer racontée par une femme

Les Terre-Neuvas
Anita Conti écrivait : "Les corps n’obéissent plus qu’à une sourde volonté collective d’un but à atteindre ensemble : la conquête d’un matériau vivant qu’on tue, qu’on entasse dans les cales, comme un trésor de guerre". Dans cette phrase on peut lire plusieurs aspects de l’oeuvre d’Anita Conti. Son engagement et sa bonne connaissance du monde des marin pêcheurs bien entendu. Des hommes qui effectuent une tâche puissante et périlleuse, et qui font corps face aux éléments pour tenter de tirer de la mer une partie de son joyau. Mais aussi sa lucidité, sa poésie et sa sensibilité de femme, dans un univers de démesure. Un théâtre où les hommes réalisent un geste authentique, celui de la capture pour se nourrir, mais d’une manière également très bestiale. Celle qui a vécu aux côté des marins, qui a connu les toutes premières heures de la pêche industrielle et consacré une partie de sa vie à être le témoin privilégié, est aujourd’hui mise en lumière dans un ouvrage réalisé par Laurent Girauld-Conti, avec la participation avisée de François Bellec.
Si comme moi vous êtes un inconditionnel de Thalassa, alors vous lirez, ou avez même peut-être déjà lu le livre Les terre-neuvas. Car il se trouve que le rendez-vous télévisé du vendredi soir sur France 3 offre cette année une couverture exceptionnelle des côtes françaises, avec des reportages et des témoignages plus époustouflants que jamais, lesquels montrent d’ailleurs à quel point l’image vidéo documentaire peut s’approcher en tout point de la justesse de l’écriture photographie lorsqu’elle est maniée avec talent. Mais surtout, cette exploration côtière en 27 épisodes par le magazine de la mer est prétextée cette année par le retour sur son territoire du Marité : un trois mats goélette qui est le dernier des terre-neuvas français, le seul a avoir échappé à la destruction ou au sort inexorable de bien des bateaux, devenir une épave. Après avoir traversé presque un siècle, ce navire en bois fabriqué et utilisé pour la pêche à la morue, véritable pièce de collection flottante, rentre au pays après avoir été sauvé et longuement restauré par un groupe de passionnés. Le Marité a pu être préservé car il est sûrement un des terre-neuvas à avoir le moins navigué, mais Anita Conti aurait très bien pu le connaître, elle qui a embarqué sur le Bois-Rosé...
Laurent Girauld-Conti, fils adoptif d’Anita Conti, nous fait d’abord découvrir l’univers et la personnalité atypique de cette parisienne. Coquette, mais aussi goyeuse, enthousiaste et optimiste, la description qu’il nous fait de ce petit bout de femme, noyée sous les archives photographiques qui l’entourent dans son appartement de la rue de Rivoli, fait forcément penser à une autre femme de caractère du début du siècle dernier : Edith Piaff, d’autant que la ressemblance est même physique. Et du caractère il en faut pour embarquer sur les chalutiers lors de longues campagnes de plusieurs mois, parmi les hommes et dans l’univers de rudesse et de chaos qu’était la pêche en haute mer à cette époque.
François Bellec, contre-amiral, cumule aujourd’hui un nombre impressionnant de responsabilités dans des académies de Marine. Auteur de plusieurs ouvrages sur la mer, il nous raconte cette fois l’histoire des terre-neuvas, néologisme pour les Terre-Neuves, ces navires qui embarquaient pour les bancs de morues de Terre-Neuve, du Groenland, de la mer de Barents et du Sptizberg. Il relate l’évolution de ces bateaux depuis l’époque où c’était à l’hameçon que chacun des 350 000 poissons qui devaient remplir les cales était capturé, jusqu’à l’avènement du chalutier, mû non plus grâce au vent dans les voiles mais par le moteur diesel, après avoir un temps connu la machine à vapeur.
Il nous fait vivre toute l’aventure du départ pour ces longues croisades marinières, la navigation, qui du temps de la voile "relevait plus d’une longue expérience et d’un sens marin digne de celui des vikings que de l’enseignement des écoles". L’évolution des conditions de vie des marins en pleine mer, qui de affreuses sont devenues seulement très difficiles. Et surtout il décrit avec précision les instants mémorables d’agitation fiévreuse qui caractérisent la manipulation du chalut et des poissons. Un travail manuel et puissant, dangereux mais précis. Il nous fait prendre conscience de la solidarité et l’engagement formidable des marins vis-à-vis de leur métier et de leur patron, celui qui arme leur bateau et nourrit leurs familles à condition que ceux-ci ramènent au port mille tonnes de morue verte bien fraîche. "La grandeur, la misère, la passion du grand métier".
Il évoque enfin l’ère moderne, la perversité induite par les progrès techniques, la surconsommation et la pêche à outrance qui a signé l’arrêt de mort de la morue. Les menaces sur les ressources et l’environnement. Il s’interroge, comme beaucoup, sur l’avenir du métier, qui s’il n’est pas menacé par la dioxine comme les pêches côtières, reste suspendu aux décisions de l’Union Européenne.
Ce livre, c’est aussi et surtout 160 photos sélectionnées par Laurent Girauld-Conti parmi plus de 5000 pour retracer l’oeuvre de Anita Conti.
Des images pour la plupart noir et blanc imprimées en pleine page, pour faire honneur à l’imposant format de l’ouvrage. Celles-ci sont ponctuées de textes touchants, poétiques et sensibles de la part de la photographe. Anita Conti n’a pu faire autrement que de vivre cette expérience à fond, à pleins poumons, "narines ouvertes, le corps léger, empli de brise, allégé de brise, porté par la brise".
Elle a pu ainsi observer dans son objectif le comportement des pêcheurs dans leur espace de travail, et c’est sans conteste la vision la plus singulière qu’il pouvait nous être offert que celle d’une femme dans un monde ou l’homme s’exécute à ses tâches peu gratifiantes mais nobles cependant. Elle nous fait vivre toutes les étapes du voyage, ses péripéties jusqu’à la joie du retour. Les hommes posent pour elles, fiers, montrant leurs prises comme des trophées. Mais elle est toujours là, dans toutes les conditions, pour montrer aussi ce qui se passe lorsque le bateau est à la lutte contre des montagnes d’eau, "quand la mer n’est plus maniable et qu’on risque de tout casser" et que l’on peut "rattraper son retard de sommeil si on sait s’amarre dans se couchette". Elle pose avec eux, au milieu des cordages et des poissons, et ils l’accueillent avec bienveillance. On devine toute la gratitude qu’ils portent à cette femme qui est certainement une des rares personne à s’être autant intéressée à eux.
Ce livre représente un échantillon du travail d’Anita Conti, il nous livre son témoignage. Extraordinaire et d’une grande valeur anthropologique.
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Vikings
, Mer de Barents, 1939
Anita Conti et son carnet de notes à partir desquelles elle écrira
Racleurs d'océans
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Bois-Rosé
Anita Conti et son carnet de notes à partir desquelles elle écrira
Racleurs d’océans
, 1952
Informations pratiques, notation et achat :
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Parution : 01/05/2004 45 euros 272 x 328 mm, couverture reliée ppp sous jaquette 192 pages 160 photos ISBN : 284-277-54 Note sujet : 5/5 Note photos : 5/5 Note textes : 5/5 Note esthétique : 5/5 |
En savoir plus sur :
- Anita conti Photographe
- François bellec Auteur
- Laurent girauld-conti Auteur
- Le Chêne Editeur
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