Magnifique. Voilà le seul adjectif qui convienne à nos yeux pour qualifier La terre vue du ciel, te amo, le film de Renaud Delourme, adaptation de l’oeuvre photographique de Yann Arthus-Bertrand. N’en déplaise à certains critiques dont la fonction se résume à s’asseoir au fond d’une salle obscure et qui ont eu la grossièreté de qualifier le film d’économiseur d’écran ou de diaporama. Des propos qui font preuve de peu de considération pour le travail du cinéaste, pour celui du photographe, et surtout pour la fragilité de la terre qui se dérobe sous nos pieds. Le mot est peut-être un peu facile mais c’est la stricte vérité. Yann Arthus-Bertrand a accompli une oeuvre photographique sans précédent, ses images ont fait le tour du monde. De par leur beauté graphique et esthétique elles resteront à jamais gravées dans nos esprits. Leur valeur scientifique feront d’elles les illustrations des manuels scolaires de sciences de la nature. Mais surtout aujourd’hui, elles peuvent être vues dans un documentaire vidéo des plus somptueux, émouvant, superbement réalisé et engagé. L’auteur de ces images a eu maintes fois l’occasion de nous le prouver, son travail ne forme pas qu’une jolie compilation de photos chèrement fabriquées, loin s’en faut. Il recèle une dimension capable d’impacter sur le devenir de l’homme, il devrait donc à ce titre être vu sous toutes les formes possibles, et par le plus grand nombre.
Drôle d’idée que de mettre en scène des photos au cinéma. Le dernier long métrage qui nous avait enthousiasmé de la sorte s’était pourtant révélé, malgré une qualité de contenu indiscutable, d’un pouvoir soporifique redoutable : Deep Blue, une version condensée de 7000 heures de tournages sur tous les océans du globe par une équipe de la BBC (cf notre article sur ce site, voir lien ci-contre). Le format du documentaire n’a jamais vraiment convaincu au cinéma, il n’est pas fait pour cela, pourtant le film a fait salle comble. Cette fois cela risquait presque d’être pire : en effet, celui qui a littéralement "scotché" devant l’exposition de La Terre Vue du Ciel sur les grilles du jardin du Luxembourg à Paris au point d’en faire un film, s’est frotté à exercice technique audacieux : celui de filmer les photos. Or c’est tout simplement pari gagné. D’abord techniquement c’est du grand art. Ceux qui ont déjà eu à réaliser un montage vidéo à partir de photos, justement, connaissent la difficulté de ne pas endormir le spectateur et saisirons toute la maîtrise du long travail (trois ans) de Renaud Delourme et Daniel Marchetti pour filmer ces images à l’aide d’une caméra 35 mm après que ses mouvements aient été enregistrés par ordinateur grâce à la numérisation des photos. Il faut un scénario, des protagonistes, une musique et de l’action. Tout y est. Le scénario, d’abord, ou plutôt des scénarios, avec des passages du Petit Prince de Saint Exupéry, un conte pour enfant qui mélange innocence, mystère et questionnement, ou encore Le serpent d’étoiles de Jean Giono et le Paradigme perdu : la nature humaine d’Edgard Morin. Les grands chapitres chapitres de cette histoire son les dimensions impalpables qui nous sont offertes par les photos de YAB au travers de ces paysages et ces hommes : La génèse, L’homme, Les sens, Babel(s), Chaosmos, Civilisation(s), Terra incognita. Pour les personnages, il y a évidemment un enfant, Nils Hugon, et Bernard Giraudeau, conteur improbable qui lui-même ne croyait pas au projet, et rejoint ainsi les plus grandes voix off du cinéma français. Enfin la musique d’Armand Amar, grandiose, digne de tous les genres cinématographiques à la fois, du péplum à la tragédie. Elle porte littéralement les images avec moult changements de rythmes, silences et rebondissements. Elle nous laisse entrevoir le bruissement de la nature, le cri des hommes et l’harmonie des sons de cette planète tout entière.
Les mouvements de caméra sont subtils et parfaitement orchestrés. Parfois jusque dans 3 axes à la fois, il permettent aux photos de s’enchaîner en faisant transparaître leurs lumières. Ils donnent parfaitement l’illusion du déplacement, comme si l’on était à la place de YAB et son équipe à bord de l’hélicoptère d’où ces images ont été capturées. En cela la réussite du film est totale, et n’a rien à envier aux documentaires réalisés de façon plus académique, bien au contraire, ici la définition époustouflante des images permet de s’y attarder jusque dans les moindres détails, parfois plusieurs scènes d’une même images faisant l’objet d’un plan différent.
Mais ce qui fait la grandeur de ce film, c’est son sens. Pour répondre à l’enfant sur l’age des choses, le conteur égraine les dates et les durées les plus vertigineuses. L’age de l’univers, l’age de la terre, en milliards d’année, la vie sur terre, les vertébrés, en millions d’années, pour finir avec une citation de Edgar Morin qui fait froid dans le dos car elle présage du jour tardif où l’homme prendra conscience de son rôle et son impact sur cette terre. C’est certainement ce militantisme écolo qui aura rebuté certains. Mais les images sont là. Elles témoignent et illustrent nombre des problèmes actuels ou à venir qui montrent non seulement l’obligation que nous avons de préserver notre environnement, mais aussi la fragilité de la présence humaine sur cette planète ! Que ce soit au travers des météorites, des désastres écologiques ou encore des catastrophes naturelles passées ou attendues. En effet les points du globe où l’homme est en surcit sont innombrables : failles sismiques, volcans, ouragans (comme l’actualité nous le montre aujourd’hui tristement) mais aussi en l’absence de signes précurseurs tout le flanc d’un continent menacé par l’effondrement programmé d’une petite île située à plusieurs milliers de kilomètres de là...
Les stigmates d’une terre en danger, l’auteur de ces photos n’a eu de cesse de les débusquer. L’honnêteté et l’humilité du personnage n’ont jamais fait le moindre doute. La preuve, ce film, qui porte sur le grand écran, avec poésie, grâce et émotion, un des regards les plus pointus de ce siècle sur le visage de l’humanité, celui qui est aujourd’hui mandaté par l’Unesco pour poursuivre son archivage de la Terre. Si ces images ont un but, c’est bien celui de faire prendre conscience de la fragilité de notre planète, une notion qui fait son chemin, mais qui reste prise bien trop à la légère à l’heure où, paradoxalement, notre société de l’information nous submerge d’images et nous rend plus passifs que jamais, et où les enjeux économiques restent partout la priorité sur l’écologie.
Ce film, c’est la terre qui regarde les hommes plus encore que l’inverse. Sur les incroyables images du grand livre de Yann Arthus-Bertrand, on pouvait à peine distinguer ces hommes et ces femmes, enracinés dans leur décor, que ce soit dans une mégapole, sur le dessus d’une décharge ou au beau milieu d’une rizière. Les pieds sur la terre, celle d’où ils viennent et où ils retourneront, ils lèvent les yeux au ciel vers le photographe posté sur eux depuis son hélicoptère. Durant le film la caméra s’arrête sur ces visages, ceux-ci regardent alors le spectateur que nous sommes, dans la salle obscure, comme pour nous interpeler.
On peut tout à fait ressortir de ce film bouleversé.
Photos : Yann Arthus-Bertrand / La Terre vue du Ciel