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22/02/08 - Par Delphine Séris (usage interdit)  - 261 visites  -  Impression (PDF) 

Le Pavillon blanc

Le Pavillon blanc

Le Pavillon blanc, publié aux éditions Filigranes, a reçu le prix Nadar en 2003, qui récompense chaque année une belle réussite éditoriale en matière de photographie. Ce livre fait écho à un précédent ouvrage, paru aux éditions Ides et Calendes en 1998, Hôtel Maffet Astoria : les deux ouvrages promènent le lecteur à l’intérieur d’un très vieil hôtel du centre-ville du Caire où l’auteur, peintre et photographe, passe six mois par an, depuis plus d’un quart de siècle.

Le Pavillon blanc évite tout pittoresque, tout exotisme : on ne voit rien du Caire. L’effervescence des vastes avenues de West-el-balad, quartier des banques et des agences de voyages n’atteint pas cet hôtel décrépi, situé tout en haut de l’un des immeubles monumentaux construits dans les années 1920 par des architectes européens. Les photographies carrées, en noir et blanc, montrent l’intérieur silencieux de l’hôtel que Bernard Guillot explore comme un paysage en constante métamorphose, soumis aux vissicitudes du temps et aux aléas de la lumière. Elles montrent des couloirs obscurs aux murs abîmés, des chambres aux lits ouverts, comme en attente de corps. Les pensionnaires les ont désertées – ce qui autorise le photographe à pousser toutes les portes… L’hôtel n’est cependant pas totalement vide : l’appareil moyen format de Bernard Guillot y croise, outre son propre reflet, des silhouettes et des visages d’énigmatiques employés, gardiens de nuit, réceptionnistes, amis qui prennent la pose et sourient dans l’ombre.

En vis-à-vis de quelques photographies, un texte, fragmentaire et discret, élabore une sorte de journal spirituel décollé du passage du temps, qui semble s’être arrêté au Maffet : les dates sont rares. L’artiste y note la pluie, le retour du soleil, le vent qui remplit l’hôtel, certains jours, de poussière et de sable ; il y évoque ses lectures – Mallarmé, Julien Green -, et le ballet des employés de l’hôtel qui veillent sur lui. Surtout, le texte invite le lecteur à regarder autrement les photographies, à y projeter ce qu’elles ne montrent pas. Ainsi, évoquant le sol lourd de l’hôtel, enrichi, comme un limon, par tous ces dépôts de vie passante, depuis des lustres , l’artiste incite le lecteur à repeupler les lieux, à imaginer avec lui la présence des anciens pensionnaires. Fasciné de pénétrer à sa guise dans ces chambres qui virent passer du monde, des toilettes fraîches, des reflets neufs dans les miroirs de style , il photographie inlassablement l’hôtel comme si les murs, les sols, étaient des surfaces sensibles magiquement capables, un jour, de délivrer les images du passé. On comprend mieux alors pourquoi Bernard Guillot photographie les rares fidèles de l’hôtel comme des fantômes, des êtres translucides qui impriment à peine la pellicule : cette transparence est moins le signe de vies non accomplies, au faible degré d’existence  [1], que l’indice ultime et positif d’une complète symbiose des pensionnaires et du Maffet.

L’hôtel, lieu de mémoire, est aussi photographié comme un espace spirituel. Cette dimension mystique des lieux s’exprime à la fois dans le texte, grâce aux métaphores que l’artiste utilise pour désigner le Maffet – celles du séminaire, de la pyramide ou de la Cité des morts-, et dans les photographies : la mise en perspective de l’espace, où les nombreuses portes de l’hôtel s’entrouvrent sur un rai de lumière, fait du Maffet une sorte de seuil vers ce que l’artiste nomme un « monde inédit » ; et, si la situation géographique de l’hôtel, retranché tout en haut d’un vaste édifice, semble d’emblée prédisposer à un mouvement d’élévation spirituelle dans ce pays où de tout temps les hommes mont[ent] jusqu’aux dieux [2], celui-ci se lit aussi dans la récurrence du motif de l’échelle : il semble faire écho à un récit populaire de la tradition musulmane qui raconte le voyage nocturne de Mahomet de La Mecque à Jérusalem, puis au paradis et en enfer. Enfin, certains autoportraits attestent de ce qui se joue au Maffet : le corps en gloire de l’artiste reflété dans la glace d’une armoire, ou son ascension, les mains ouvertes comme celles d’un orant, au beau milieu du hall de l’hôtel, donnent de Bernard Guillot l’image d’un homme touché par la grâce. Le Maffet est donc le lieu où fusionnent la quête spirituelle et l’aventure artistique : un lieu d’errance, de souvenir et d’attente, un espace de projection des désirs où les murs, les chambres et les lits invitent les lecteurs à la production d’autres images, absentes. Le Pavillon blanc s’affranchit donc de la réalité cairote : c’est un hôtel fantasmé que donne à voir le livre, une sorte d’hôtel au moi rêvant, dans les profondeurs duquel le lecteur est invité à se perdre.


[1] Alix Cléo Roubaud, Journal 1979-1983, Seuil, 1984, p. 161.

[2] Jean Cocteau, Etienne Sved, Maalesh, Le bec en l’air, 2003, p. 124.


Informations pratiques, notation et achat :

Collection : Hors collection
Langue : Français
ISBN-10 : 2914381506
ISBN-13 : 978-2914381505
110 photographies en noir et blanc
21 x 24,5 cm
Broché
132 pages
30 €
Notes :
Intérêt du sujet : 5/5
Photographies : 5/5
Texte : 5/5
Présentation/mise en page : 5/5
 


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