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Par Galerie Isabelle Gounod
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Exposition photo Paris (75)
Le corps mis à nu

Carte blanche à Philippe Cyroulnik
Les trois artistes ici rassemblés font du corps une des préoccupations essentielles de leur travail. Le corps est avec eux soumis à la focale d’une photographie ou d’un dessin qui en met à jour les ambiguïtés, en exhibe les tensions, à la limite de l’obscène. Ils mettent à nu les ambivalences, stigmates et marques ou masques dont il se pare. L’exposition à travers le regard de deux hommes et celui d’une femme nous invite à une mise à nu sans concessions mais éblouissante de puissance du corps.
Dans les nus d’Hervé Rabot, il n’y a pas une sublimation esthétique du corps mais au contraire une recherche sans concessions des tensions, des lignes de faille qui peuvent l’ouvrir comme une béance à lumière photographique, un art de sculpter l’exorbitante présence du nu, de la peau et des trouées qu’il offre en s’exhibant. Et si mise en gloire il y a, c’est celle de cette tension du corps exhibé à la limite de sa déchirure. Il se détache d’un fond bleu comme le manteau de la vierge ou rouge comme la chair ; un corps en tension et en extension dans des drapés de couleur ou sur un sol dur comme un terrain d’affrontement. Ces nus se détachent sur ces fonds monochromes comme des figures du corps tel qu’en l’extrême limite de son exposition il découpe et déchire la surface d’où il s’exhibe.
Diana Quinby réalise des autoportraits au miroir avec quelques autres dessins. Elle fouille dans les plis et les replis de sa peau sous le trait acéré de la mine de plomb les distorsions mêmes que la vie naissante inscrit dans la chair. Se configure dans ses dessins cette proximité entre le sensuel, le flétri et le laid dont le corps peut être porteur. Son dessin inscrit dans son grain la marque du temps comme une destinée. Il y a là un regard à la fois attentionné et sans concession sur son corps de femme. Mais cette ambivalence de la représentation entre le beau et pathétique, on la retrouve aussi dans ses portraits de couple, et autres figures saisies par sa mine de plomb. Même l’adolescence est déjà grosse de sensualité féminine. Le vêtement ici redouble et accuse même les courbes, les grossesses voir même les difformités potentielles du corps. Il y a chez Diana Quinby une façon de saisir le corps dans ses plis intimes, dans les ambiguïtés dont il est porteur et dans cette contiguïté que la chair entretien avec sa déchéance qui la rapproche d’artistes comme John Coplans ou Cummings.
Jean Rault depuis très longtemps pratique en particulier le portrait et plus particulièrement le nu. C’est un nu sans concession mais aussi dans la proximité du modèle, voire même son intimité qu’il revendique. Il se reconnaît comme prédécesseurs de référence Diane Arbus et August Sander. Il choisit toujours des situations où le corps laisse percer des pulsions inconscientes. Mais s’y marque aussi la part d’altérité à la norme qu’il recèle ; la part de simulacre, de blessures voire de pathologies dont il est modelé. Il est clair que ses portraits exposent le simulacre de l’identité féminine, le trouble engendré par la confusion incomplète entre le masculin et le féminin, la contiguïté entre l’intrigante recomposition au féminin de corps masculins. Sous les apparats du magique et du festif perce la violence du grotesque. Et sous les plis de la robe ou du kimono se dévoile la vérité nue et rude du corps. Dans l’éventail de ses apparats, sous les masques de ses fards et dans les ambiguïtés de son identité.
Philippe Cyroulnik, septembre 2009
Sur mon travail récent
En 2005, une rupture s’est produite dans mon travail, provoquée par ma deuxième grossesse. J’avais envie de dessiner mon corps « habité », mais je voulais le faire d’une façon très personnelle, inhabituelle. Lors du septième mois de la grossesse, j’ai commencé à faire de grands autoportraits au crayon graphite en « taille directe », c’est-à-dire uniquement en me regardant, debout devant ma feuille de papier accrochée au mur, sans miroir, ni photo.
Bien que ce soit inconscient au départ, dans ces dessins j’ai tenté non seulement de capter « la réalité » de la grossesse, mais aussi de me légitimer en tant qu’artiste. D’où les autoportraits dans lesquels je tiens les crayons à la main. En tant que « être-double », je me sentais à la fois protégée et totalement exposée. Mon corps déclarait sa présence ; en le dessinant j’ai annoncé mon entrée dans l’ordre symbolique. Le plaisir, la sensualité, l’angoisse et parfois l’humour de ces dessins invitent à une réflexion sur le corps maternel bien sur, mais sur le dessin, sur le processus créatif et sur le choix d’être artiste.
Ces dessins m’ont fait prendre conscience que mon travail précédent s’inspire également de la maternité. Environ un an après la naissance de mon premier enfant, en 1994, les os et l’anatomie deviennent le fil conducteur de mon travail. Aujourd’hui, je vois bien que le fait d’être mère a éveillé en moi un désir de remonter à mes origines, de me creuser, littéralement, jusqu’aux os. Je dessinais alors des « arbres vertébraux » qui sont à la fois des métaphores du corps humain et d’arbres généalogiques, le « family tree ». C’est ce même désir de créer ou d’affirmer des liens qui se révèle dans mon travail actuel.
Après la naissance de mon deuxième enfant, j’ai continué à faire des autoportraits avec le bébé ; j’ai commencé également à dessiner ma fille adolescente et mon mari. Dans ces dessins, il s’agit pour moi d’affirmer ce lien de filiation, de rester « connectée » aux personnes qui incarnent une partie de moi, qui partagent un moment fort de vie commune. En tant que mère dessinant sa fille, je me suis certainement reconnue en elle, je me suis replongée dans ma propre adolescence. Le crayon graphite, outil de précision, me permet de creuser ce lien, de le faire ressentir en ciselant le corps et l’imaginaire.
Pendant plusieurs années, j’étais trop inhibée pour dessiner ainsi, sans doute parce que j’avais tellement entendu qu’on ne dessine plus « comme ça », qu’il faut libérer le geste. Il existe l’appareil photo pour faire ce genre de travail. Maintenant, en 2009, il me semble que la maternité a été l’une des expériences déterminantes vers un processus de maturation et vers une renaissance de moi-même. Le fait de devenir mère m’a obligé de m’interroger sur mes priorités et à aller droit vers l’essentiel. Aujourd’hui, je dessine ce que je veux, comme je le veux. Voilà la véritable libération du geste.
Diana Quinby
Hervé Rabot
"Petites peintures avec elles"
Entre le nu et la nudité résiste l’énigme du corps et de son ex-position. Mais entre la nudité et la sexualité se découvre l’humain et son obscénité, c’est à dire ce qui est de l’ordre d’un possible ou non de la représentation. C’est donc entre trouble et fascination que notre regard aujourd’hui hésite, chemine puis s’absorbe devant les dernières photographies couleur d’Hervé Rabot.
Le corps, dont la représentation est aujourd’hui mise en crise tant dans les arts plastiques que dans les spectacles vivants, dont la nudité est offerte dans ce qu’elle nous rappelle de notre propre animalité mais dont aussi la sexualité, paradoxalement est évacuée à force de mise en scène du corps nu, est ici le piège d’un sujet qui n’en est plus un. En effet, ce corps, essentiellement féminin se retrouve dans l’équilibre fragile de n’être plus acteur principal de la scène tout en restant l’élément central d’un espace photographique qui, comme d’habitude ne dit rien de ce qu’il représente mais dit autre chose de ce qu’il montre et permet de faire « tenir ensemble ».
Comme épinglé, parfois même dépecé, mais aussi élevé entre ange et démon, comme en apesanteur entre ciel et terre, momentanément en suspens entre sol et plafond, ce corps de chair, ouvert – mais non offert- comme un tissu zippé, en aplat sur le dos ou parfois de dos au regard, s’expose dans une nudité éclatante qui n’est que prétexte à « poser » de la couleur dans un environnement déjà « habité » de ready-made picturaux. De la nature à l’artifice, de l’objet à l’image il devient cet aplat de blancheur ou de noirceur colorées avec lequel le regard du photographe organise sa scène, son plan, son champ de couleur. Car s’il est ici vain de vouloir retrouver les codes classiques de la photographie de nu, ses clairs obscurs au service d’une plastique sensuelle, de désirer même reconnaître ceux plus transgressifs de la photographie publicitaire ou érotique, il est en revanche nécessaire d’accepter de parler de peinture, de « color-field », et même de danse, et dans tous les cas de déplacement de sujet. Bien sûr, le corps y a été objet de désir, mais très vite, il est passé au statut de posture, de signe corporel à la blancheur laiteuse comme on a pu apprendre à le voir dans certaines pièces chorégraphiques de Xavier Le Roy ou de Donata d’Urso. Les corps d’ailleurs les plus érotiques ici, ne sont-ils pas ceux qui restent à demi-ceints par un pan de tissu, ou à demi-recouverts par des tatouages peints ?
Et c’est précisément dans cette mise en série que le travail d’Hervé Rabot se trouve être le plus juste si ce n’est contemporain. Car ici, le corps ex-posé, sans sophistication de jeux de lumière, de flashs ou de réflecteurs, sans volonté non plus de constat d’identité ou d’ambition critique, joue essentiellement de l’espace plastique tout comme le signe calligraphique ou l’aplat de couleur le font avec le blanc de la feuille ou le format du support. Pas de hiérarchie entre fond et forme, corps et mise en scène, sexe ouvert et face du visage mais surface et champ coloré où la figure corporelle s’étale dans un plan s’organisant grâce à lui autant qu’aux plages de couleurs proches du monochrome ou discrètement biffées ou éclaboussées. Et comme si le regard du spectateur devait parfois se reposer devant tant de force et d’énigme, comme s’il devait reprendre son « souffle » pour se déprendre de ce corpsinsecte flottant la tête en bas au-dessus d’un drapé rouge-sang , d’un linceul bleuoutremer ou d’un tapis jaune-orangé, Hervé Rabot ponctue alors sa série d’une unique photographie sans corps ni figure, allant jusqu’à choisir ce tapis bleu patiné par le temps et qui semble à lui seul contenir toutes les images, tous les états de corps que seul Le saint Suaire aurait pu recueillir et garder.
Temps de contemplation pour un regard impatient de retrouver celles (et celui : le photographe lui-même) qui sans se donner, s’ex-posent et font de ces tableaux troublants, des « petites peintures » si photographiques. Comme si la photographie retrouvait du corps ce qui ne fait plus de lui un objet d’exposition mais une figure d’ex-position. Mise à distance d’un sujet pour une fascinante mise en image du corps : de son origine à sa face.
Michelle Debat, sept. 2005-mars 2007.
Les corps comme ils viennent
Une logique du portrait
En 1983, 1984 et 1985, lorsque je photographiais les jeunes femmes de 16 à 18 ans, qui composent les séries Unes et Autres, et les jeunes gens dont on trouve les portraits dans Autres portraits de jeunes gens, j’avais comme point de repère les photographies d’August Sander qui est un de mes deux grands maîtres. Après tant d’années, l’oeuvre d’August Sander m’intéresse toujours autant aujourd’hui et je ne suis pas le seul à le rattacher à la Neue Sachlichkeit.
Ensuite, lorsque j’ai renversé l’anagramme du titre et le dispositif (d’Unes, je suis passé à Nues) et que j’ai commencé à réaliser des portraits nus (au domicile des modèles recruté par petites annonces ou par l’entremise d’un tiers, et photographié dans l’ordre ou les volontaires se signalaient à l’exclusion de tout autre critère), en écho à ces premières séries de portraits, j’ai senti progressivement s’imposer l’autre grande figure tutélaire, en quelque sorte mon deuxième grand maître : Diane Arbus. Ces séries (depuis 1986) s’intitulent Nues ; Nues, Autres ; Autres portraits nus ; Du Portrait (réalisé essentiellement aux Etats-Unis) ; Madame L ; Avec ou sans écran ; et plus récemment au Japon : Japanese album, Sumo portraits, Bubu Album, Diamonds are forever … Plusieurs de ces séries sont d’ailleurs toujours en cours aujourd’hui.
Assez tôt, j’ai pris conscience que cette pratique exigeante du portrait et du portrait nu, conduisait mon oeuvre à occuper l’espace qui se trouve exactement entre les oeuvres de mes grands maîtres, August Sander et Diane Arbus, d’où une attention extrêmement aiguë à la frontalité bien sûr et aussi à la distance. La distance qui me sépare du modèle, et qui m’y relie également. Je pourrai dire l’épaisseur de la distance. La distance qui existe entre le corps du modèle et le mien, car je ne souhaite pas être catalogué dans le registre du reportage social, ni dans une sorte de promiscuité ou d’exploitation psychologisante d’une situation un peu trouble, un peu confuse entre vie privée et vie publique (comme dans beaucoup d’autofictions à la mode). Mon autobiographie traitera plus tard des rapports entre ma vie privée et mon travail publié.
Ainsi, les différentes séries continuent de se constituer en corpus, en corps d’oeuvre, et se répondent quelque fois entre elles par un jeu de citations. Le titre de ce court texte emprunte un intertitre que Jean-Marie Schaeffer avait utilisé dans un texte publié dans Artpress en mai 1994.
Jean Rault, printemps 2008
Informations pratiques :
Le corps mis à nuDiana Quinby, Hervé Rabot, Jean Rault, Carte blanche à Philippe Cyroulnik
Du 31 octobre au 19 décembre 2009
Galerie Isabelle Gounod (Paris 3ème)
Vernissage le samedi 31 octobre de 16 h à 21h
13, rue Chapon
75003 Paris
Tél./Fax : +33 (0) 1 48 04 04 80
Ouverture du mardi au samedi de 12h à 19h
http://www.galerie-gounod.com/
En savoir plus sur :
- Hervé rabot Photographe
- Jean rault Photographe
- Philippe cyroulnik Auteur
- Diana quinby Auteur
- Galerie Isabelle Gounod Lieu d’expo (abonné annuaire)
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