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Les nouvelles « Héroïnes » de Bettina Rheims

Les nouvelles « Héroïnes » de Bettina Rheims

Ce que je cherche, au-delà du travail sur la peau, c’est cette lumière qui vient de l’intérieur (1). C’est précisément cette recherche que poursuit Bettina Rheims dans toutes ses séries de portraits aux titres évocateurs réalisées depuis le début de sa carrière, représentant essentiellement des femmes, et qui s’exprime plus que jamais dans ce nouveau travail intitulé Héroïnes.

Les 23 portraits réalisés en 2005 et exposés à la galerie du 17 mars au 11 mai, sont ceux de 23 femmes à la beauté décalée, photographiées dans un décor très sobre, presque monochrome gris, avec pour seul relief un caillou/socle. Caillou avec lequel les modèles ont dû composer à la demande de l’artiste : c’est votre caillou, c’est tout ce qu’il vous reste au monde...

Une recherche sculpturale

Cette nouvelle série marque l’aboutissement d’un désir profond de l’artiste, celui d’établir un rapport à la sculpture dans sa création photographique, traduisant l’idée qu’on pourrait voir le dos des gens qu’on voit de face, comme si tout à coup les modèles photographiés se visualisaient en 3D. Ayant été élevée au milieu des objets d’art, Bettina Rheims fut marquée par la vision des marbres antiques, des Esclaves de Michel-Ange à la Galerie des Offices de Florence, des bronzes de Rodin, où les corps semblent jaillir de la pierre, jaillissement qu’elle a voulu transcrire dans cette nouvelle série photographique.

Asia Argento, étude, Février 2005, Paris - Série Héroïnes (c) Bettina Rheims. Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont, Paris
Asia Argento, étude, Février 2005, Paris - Série Héroïnes
© Bettina Rheims. Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont, Paris

Un décor avait été installé au studio avec, comme point de départ, une photo de l’atelier de Giacometti, mur et sol gris, des coulées de plâtre, couleur de craie. Et puis on a construit un gros caillou. Une sorte de socle qui tournerait à volonté pour que ces femmes-là ne touchent pas le sol, qu’elles jaillissent de la pierre ou qu’elles se fondent dedans.

Le caillou utilisé ici comme unique élément de décor s’envisage tel un socle que l’artiste offre à ses modèles, comme si elle voulait offrir un piédestal à leur charisme. En effet, pour Bettina Rheims, les femmes de cette nouvelle série correspondent aux « icônes de sa vie » (2). Afin de donner vie et corps à ce travail radical sur le portrait, son regard de photographe fut initialement guidé par le vécu de ces femmes, leur personnalité telle qu’elle transparaît dans leurs traits, à travers leur peau ; une certaine vérité sans complaisance mais pleine d’humanité. Toutes les femmes avec lesquelles j’ai travaillé avaient une grande profondeur, c’étaient des femmes habitées par quelque chose...

Si le rapport à la sculpture s’affirme ainsi de manière évidente dans la présence du caillou, il se trouve aussi dans la manière dont les femmes photographiées sont enveloppées dans le vêtement, moulées dedans.

Bettina Rheims a souhaité faire habiller ces femmes par un créateur, son ami Jean Colonna, dont la modernité la séduit depuis toujours. Ils utilisèrent des robes de haute couture, prêtées à cette occasion et choisies spécifiquement pour chacune de ces femmes. Ces modèles souvent anciens, malmenés par le temps, abîmés, salis, parfois déchirés ont été ré-assemblés par Jean Colonna dans une recherche sculpturale implicite, leur redonnant ainsi une nouvelle vie.

Une beauté décalée, un « au-delà » de la mode

Le choix de Jean Colonna a aussi une signification au regard de la recherche esthétique de l’artiste dans cette nouvelle série : J’aime l’histoire qu’il raconte depuis longtemps autour de cette même femme trouble, sensuelle, ni le jour, ni la nuit mais après l’amour, fille d’Anna Karina et de Gena Rowlands. Il ne s’agit pas d’une sexualité crue, comme dans la photographie de nu où sexe et seins sont montrés ostensiblement pour leur valeur érotique, mais d’une sexualité qui, à travers le tissu, dévoile la nudité de l’âme.

Bettina Rheims nous renvoie ici à la symbolique de la peau dans l’histoire de l’art : une évocation tout à la fois de l’origine des gens, de leur âge, de leur condition et de leur statut. Des odalisques d’Ingres à la peau immaculée, aux femmes de Lautrec dont la chair est marquée par la vie, l’évocation de la peau est si forte artistiquement qu’elle constitue toujours dans l’esprit de l’artiste le questionnement initial de toute création : quelle peau vais-je représenter ?

Cette fois, c’est en pensant aux corps peints, salis, torturés, à l’abandon voire à l’agonie, des portraits d’Egon Schiele, de Lucian Freud et des expressionnistes allemands qu’elle a demandé aux maquilleuses Maya et Betty ce rendu particulier des peaux saturées du bleu des veines et des rougeurs du froid, et les yeux souvent charbonneux et plâtrés de couleurs vives.

La photographe choisit en effet de nous offrir des portraits « décalés » de ces femmes qui, étant mannequins, actrices, danseuses, sont habituellement représentées comme les plus belles femmes du monde. Qu’elles se nomment Milla Jovovitch, Natasa Vojnovic, Asia Argento, Laetizia Venezia ou Rona Hartner, toutes font les pages « people » des magazines avec une beauté plastique indubitable.

Les nouvelles « héroïnes » de Bettina Rheims sont à l’opposé de ces clichés des magazines de mode : elles nous offrent une beauté venue de l’intérieur, née de leur charisme, qui se dévoile dans leur abandon sur le caillou. Elles incarnent une beauté de l’expérience, du vécu, une beauté qui peut apparaître jeune ou se révéler avec l’âge ; c’est ce qu’illustrent les portraits de Blanca Li ou d’Anna Thomson.

En tant qu’artiste, Bettina Rheims porte au travers de cette série un regard d’analyste sur le milieu de la photographie de mode, dans lequel elle a un long passé, qu’elle confronte à celui de Jean Colonna, professionnel de la mode, pour en arriver à un même constat : ce qui est intéressant aujourd’hui, ce n’est pas la mode elle-même, c’est qu’on est dans un au-delà de la mode. Aujourd’hui, la mode ne sert que de soutien, c’est un simple support, une enveloppe. C’est à cette mode révélatrice d’une personnalité, initiatrice d’un « au-delà » de la mode que s’intéresse la photographe.

Natasa Vojnovic, étude, Juillet 2005, Paris - Série Héroïnes (c) Bettina Rheims. Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont, Paris
Natasa Vojnovic, étude, Juillet 2005, Paris - Série Héroïnes
© Bettina Rheims. Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont, Paris

Une nouvelle technique pour une nouvelle intimité

Pour cette série, Bettina Rheims a modifié sa technique photographique habituelle où son regard était masqué derrière l’appareil qui agissait comme un écran entre elle et le modèle. Ici, en utilisant une grande chambre photographique, ce qui suppose une longue préparation sous la toile noire pour trouver son cadre, lorsqu’on appuie enfin sur le déclencheur, le « moment décisif » se fait face à face, les yeux dans les yeux.

Je me suis efforcée de conjurer leur peur et surtout de vaincre les miennes. L’artiste a pu ainsi accéder à une intimité plus grande que jamais dans sa relation avec le modèle, à un rapport d’une force, d’une intensité, d’une émotion jamais égalées auparavant. Demandant aux femmes de s’abandonner tout en restant présentes, elle a pu pousser sa recherche vers ce quelque chose plus complexe, plus profond, se mettant ainsi en phase avec les réflexions de sa vie actuelle.

« Une femme esseulée assise sur un rocher » Une phrase se détachant sur un mur du Grand Palais. « Mélancolie », étrange écho au travail qui m’a occupé l’année précédente. (...) Une femme assise , sur un caillou - et après, après il y a eu un tout au long de cette année, des instants d’intimité, de complicité, comme jamais auparavant. Je leur ai demandé de s’abandonner et elles m’ont tout donné, des rires, des larmes de joie et pour cela je les remercie chacune, et j’espère de tout coeur qu’elles s’aimeront comme je les ai aimées.

Héroïnes est sans aucun doute la création la plus complexe que Bettina Rheims ait réalisée, tant elle englobe dans chacun de ces 23 portraits une multitude de regards croisés, de réflexions sur le positionnement de la femme dans notre monde d’aujourd’hui, sur lequel elle pose une nouvelle fois son regard révélateur.

Descriptif technique :

23 tirages couleur
Edition à 3 exemplaires, numérotés de 1/3 à 3/3, et 1 épreuve d’artiste, numérotée EA 1/1, Signé, daté, titré et situé au dos,
156 x 125 cm / avec cadre : 170 x 139 cm.

Catalogue :

Un catalogue sera édité par la galerie à l’occasion de cette exposition, avec un texte de Catherine Millet, rédactrice en chef d’Art Press, également auteur de « La vie sexuelle de Catherine M. », à l’origine d’une nouvelle écriture érotique hors normes.
Toutes oeuvres reproduites en pleine page couleur. Texte bilingue français/anglais.
Edition limitée à 1000 exemplaires.
Format : 30 x 23 cm. ISBN 2-912303-23-0

(1) Toutes les citations en italiques sont de l’artiste.
(2) Des femmes mais pas n’importe lesquelles. Des femmes que j’avais aimé photographier auparavant ou qui m’ont émue au hasard de nos rencontres. J’aurais dit « Icônes » si ce mot n’était pas devenu un tel cliché.

Source : Galerie Jérôme de Noirmont


Informations pratiques :

Les nouvelles « Héroïnes » de Bettina Rheims
Du 17 mars au 11 mai 2006
Galerie Jérôme de Noirmont (Paris 8ème)
 


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