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26/09/05 - Par Laurent Fabry  - 923 visites  -  Impression (PDF) 

Mary Ellen Mark

Mary Ellen Mark - Exposer. Les photographies emblématiques

Exposer. Les photographies emblématiques

Exposer qui paraît chez Phaïdon est le deuxième ouvrage rétrospectif d’envergure sur cette grande dame de la photographie américaine, après Mary Ellen Mark : 25 Years en 1991, et le premier livre chez l’éditeur Phaidon auquel elle reste visiblement fidèle, Mary Ellen Mark, collection 55 en 2001. Cette spécialiste du reportage social intimiste, très attachée à rendre hommage aux milieux défavorisés a beaucoup photographié aux États-Unis et en Inde. Elle revient sur un peu plus de quarante années de reportages, un travail dont on n’a aucune peine à croire qu’il fut passionnant, l’artiste expliquant d’ailleurs quelle chance elle eut de bénéficier à l’époque de financements et d’aides pour mener des projets qui seraient aujourd’hui d’après elle impossibles. L’originalité de ce superbe ouvrage tient dans le choix des images, car pour la petite histoire, il n’a pas été pensé comme une monographie forcément significative, chronologique, ou basée sur l’importance respective des sujets abordés. Il s’agit au contraire d’un choix "affectif" d’images, fruit d’une longue sélection (135 photos sur plusieurs dizaines de milliers) entamée en 2003. Ce sont donc les images les plus "personnelles" que la photographe a choisi de montrer, un ensemble retraçant parfaitement toutes les séries de photographies emblématiques qui ont jalonné sa carrière.

En parcourant les images grand format de l’album personnel de Mary Ellen Mark, puisqu’il faut bien appeler ainsi le fruit d’un travail de sélection aussi titanesque, quarante ans de photographie résumés en moins de 200 photos, on pénètre dans le "récit d’introspection et de confession" de la photojournaliste. Avec comme première sensation possible la fascination pour une si intense expérience humaine. Et plus généralement, la certitude du rôle immensément important de la photographie comme moyen de rendre hommage aux laissés pour compte.

Mary Ellen Mark a photographié aussi bien les enfants, les vieillards, les malades, les infirmes, les drogués, les prostituées, les riches, les pauvres, avec une telle dextérité qu’elle semble tous les impliquer directement dans la justesse de sa photographie. Qu’ils ou elles soient endormis, déguisés, prenant la pose, dans l’action ou vivant la monotonie de leur quotidien, les sujets photographiques de l’artiste humaniste sont entièrement livrés au regard de l’objectif, avec l’impossibilité de tricher. Ces hommes et ces femmes ne semblent aucunement saisis à leur insu, et quelle que soit la condition, souvent misérable et pathétique, de leur existence, il s’en dégage une certaine fierté, un charisme évident. Comme si ceux-ci avaient conscience d’être immortalisés par celle qui deviendra un des plus grands monument de la photographie contemporaine, et donc de l’importance de ce regard.

Sur le plan technique, même si l’on décèle les stigmates du photojournalisme et son utilité d’informer, avec notamment l’utilisation occasionnelle du flash plutôt que de céder aux effets de style, l’oeuvre de Mary Ellen Mark comporte des singularités très fortes. Notamment l’art du portrait, qui caractérise la quasi-intégralité des images. Sans aller jusqu’à la formalité de certains jeunes photographes plasticiens, cette pratique prend chez elle les formes les plus diverses, individuelle ou en groupe, naturelle ou posée, balayant tout l’éventail possible des attitudes, depuis l’accouchement et la naissance jusqu’à l’agonie et la mort, en passant par l’état de sommeil, presque plus intimiste encore.

Cette manière de raconter la vie à travers une relation forte entre le photographe et le sujet est une constante chez l’artiste, qui laisse présager d’un travail de fond considérable, une approche beaucoup plus longue et une implication plus grande que lorsque la vision reste extérieure, généraliste ou globale. Même lorsqu’elle couvre des événements publics et sociaux dans la rue (les manifestations américaines pour la guerre au Vietnam en 1968 notamment), Mary ellen Mark se rend au plus près du sujet, elle ne conçoit visiblement pas de témoigner sans qu’un échange puisse avoir lieu entre elle et ce dernier, fusse-t-il aussi bref qu’un regard. C’est du moins ce qui ressort de cette sélection. Un regard, mais aussi souvent un nom, une date, un lieu, que l’on retrouve minutieusement précisés dans les légendes.

Pourtant, malgré l’impératif de ce qui semble être un véritable besoin d’intimité, la photographe ne choisira pas les sujets les plus faciles, bien au contraire. Plutôt ceux pour lesquels son investissement personnel sera aussi sans doute une exposition douloureuse. La pitié, l’attachement, la sensation d’impuissance, parmi les risques encourus pour approcher d’aussi près les mileux défavorisés de son pays, la maladie sous ses formes les plus laides ou délicates du point de vue de l’image, commme par exemple la cécité, ou encore les communautés les plus soudées basées sur les valeurs de la famille et du partage, comme le cirque ou les gens du voyage. La photographe, après qu’elle ait d’abord du se faire conspuer et rejeter par des milieux aussi durs que la prostitution, se rendra inévitablement et bien involontairement indispensable, une fois cette intimité gagnée, lorsque la force pouvant émaner d’une vraie relation se retrouve forcément dans les photos. Lorsque la photographe, en témoin et confident, devient à la fois une écoute et une libération. C’est probablement pour cela que Mary Ellen Mark retournera si souvent sur les lieux de ses reportages (l’Inde et ses cirques notamment), ou auprès des personnes qui lui sont chères, pour suivre leur vie ("Tiny", en particulier, cette gamine qu’on découvre tour à tour enfant puis mère de famille dans la banlieue de Seattle).

Parmi ses sujets de prédilection (le cirque, la famille, les institution d’aide aux malades), on décèle une profonde tendresse pour l’humain, mais pas seulement. Il y a aussi les rapports entre les gens, leur rapprochement, leur unité. Les membres d’une même faille sont représentés ensemble, lorsqu’ils sont réunis dans le lit d’un appartement exigu par exemple. Les enfants dans la rue, les acrobates dans le cirque, posent deux par deux, ou avec leur animal de compagnie, parfois compagnon de travail. Cette dualité se retrouve souvent, comme une prolongation du rapport sujet-photographe, ou justement pour y échapper. Rien de surprenant, alors, que Mary Ellen Mark ait réalisé la série Twins, maintes fois récompensée, et que cette dernière reste aussi emblématique de son oeuvre. Des portraits de jumeaux, ces couples d’individus hors du commun, fascinants, et pourtant aussi humains que les autres, n’ayant rien fait de pire ou de mieux. La photo de Bruce et Brian Kuzak, atteints de paralysie cérébrale et d’hydrocéphalie et assistés des soeurs Teresa et Tillie, jumelles elles aussi mais bien valides, aux rencontres annuelles des jumeaux de Twinsburg dans l’Ohio, constitue la version la plus extrême de ce processus narratif. Et sans doute aussi la plus importante de cette série aux yeux de l’artiste, tant elle aura comblée les personnes impliquées, malgré une possible interprétation de voyeurisme pour certains esprits ignorants de l’importance de la photographie.

D’abord disparate, inégal sur le plan informatif (jamais sur la qualité ou l’émotion), et sans fil narratif évident, l’ensemble des images présentées dans cet ouvrage apparaît plus clair à mesure que l’on s’immerge plus posément dans l’univers de l’artiste et dans la dimension universelle de son oeuvre. Pour que cette découverte soit totale, et apporte une précision sur les images consignées dans un but affectif plus qu’illustratif, Mary Ellen Mark nous en commente 35 en fin d’ouvrage. A l’inverse de la plupart des biographies ou monographies, c’est donc l’auteur qui commente lui-même ses photos, preuve d’une étonnante lucidité et encore une fois, comme on peut s’en rendre compte à leur lecture, de l’investissement affectif immense de cette oeuvre. Cette délicate attention est une chance pour le lecteur, compte tenu de la carrière trépidante de l’artiste (il suffit de consulter la partie CV de son site pour s’en rendre compte), à laquelle l’éditeur Phaidon a eu bien raison de s’associer.

Mary Ellen Mark se dit, très justement, plutôt chanceuse d’avoir pu ainsi sillonner le monde pour fabriquer des images qui, et elle ne se trompe aucunement sur ce point, resteront pour certaines éternelles. Elle rend hommage à tous ceux qui l’ont aidée, regrettant au passage que la photographie documentaire fasse aujourd’hui place à l’illustration photographique.




Les photographies de ce livre sont nées, pour la plupart, dans le cadre de projets financés par des journaux OU des fondations. J’éprouve un pincement au coeur à les regarder, car elles me rappellent une époque où ce genre de travail était encouragé et publie. Je suis triste à l’idée de ne plus trouver les moyens de faire ce qui reste le plus cher : photographier ce qui me touche. Mais si la photographie de magazine a changé, je ne regrette pas mes choix. J’ai suivi mes rêves et mes passions, j’ai pris le parti de la réalité et je suis revenue avec des images dont certaines, je l’espère, resteront éternelles.

J’ai toujours voulu photographier des personnes. J’imaginais les endroits de la planète où j irais, les individus que j’allais rencontrer. Je voulais raconter leur histoire en images. L’un de mes premiers reportages traitait d’un couvent pour religieuses handicapées. Le lieu était magnifique, silencieux, propice à la méditation. Je me souviens, c’était l’hiver et les soeurs avaient fait une bataille de boules de neige, avec leurs béquilles et tout leur attirail. J’ai toujours été du côté des faibles. J’ai voulu être la porte-parole des oubliés et montrer la réalité de leurs existences parfois difficiles.

 

Mary Ellen Mark


Informations pratiques, notation et achat :

79.95 euros
322 x 260 cm
288 pages
ISBN : 0714894516
Note sujet : 5/5
Note photos : 5/5
Note textes : 5/5
Note esthétique : 5/5
Parution : mai 2005
 


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