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Communiqué  - 962 visites  -  Impression (PDF) 

New York #02 - N40°42’42’’W74°00’45’’

New York #02 - N40°42'42''W74°00'45''

Le 11 septembre 2001, la simultanéité entre l’événement et sa médiatisation, on le sait, fut absolue, et l’effet de cette cohésion sur les masses à l’échelle planétaire sans précédent. Jamais la dimension géopolitique de l’événement ne fut aspirée à ce point par la mécanique affective et émotionnelle du fait divers, par sa fonction cathartique. Partant, pour des photographes qui agissent résolument hors de la machine « mondialisée » de l’information, la question d’un déplacement sur le lieu de l’événement était épineuse.

Toutefois, après délibération, certains membres de L’œil public décidèrent qu’ils s’y rendraient. Frédéric Sautereau est arrivé à New York aux tout premiers jours de l’automne, sans aucune des accréditations que les grands organismes de presse obtiennent en pareille situation. Passant ordinaire, comme les new-yorkais, il dut frayer son chemin dans le quartier sinistré du World Trade Center, sur des trottoirs bien plus embouteillés qu’à l’habitude, en particulier sur Broadway, la limite Est du périmètre de sécurité établi autour du champ de décombres (Ground Zero). L’affluence des piétons s’intensifait en particulier sur un segment de la célèbre avenue - du côté pair, le côté impair étant inaccessible - où chacun, malgré les injonctions des forces de l’ordre, cherchait à se poster en deux points précis : les intersections de Broadway avec Maiden Lane et sans l’appui de son corollaire, l’attestation d’une présence inscrite en un lieu et un temps donnés. Les photographies de Frédéric Sautereau n’échappent pas à cette loi, mais elles s’y soumettent d’une manière très particulière. Elles restituent, comme sur la bande d’un sismographe, l’effet de cette absence sur des corps, sur des visages, mieux, sur une machine désirante, celle des « motricités piétonnières » [1].

 (c) Frédéric Sautereau
© Frédéric Sautereau

Ainsi Michel de Certeau nomme la force vitale et incessante des pas, affirmant que l’acte de marcher est au système urbain ce que l’énonciation de la parole est à la langue. Mais ici, cette force de production effective de la ville est saisie en son négatif, en creux, pourrait-on dire. D’où cette tension qui affleure, d’où la violence qui sourd dans ces images. Elles semblent marquées d’une réticence : un silence obstiné, peu commun à la photographie de reportage. De ces silences que l’on oppose brutalement à l’intempérance discursive, pour la signifier, la contrer, s’y soustraire.

De ces silences qui font signe parce que l’intempérance a déversé et déverse encore son flot de bruits et de paroles. Car cette retenue, au fil de la série - dont le système irréductible s’oppose ici à l’icône que privilégie l’économie du reportage [2] -, ne fait sens que dans la mesure où le flux d’images produit par l’événement est là, dans notre mémoire. Mais image après image, au-delà de l’événement et de sa contingence, d’autres photographies, celles du musée imaginaire, sont convoquées. En premier lieu, les photographies du Weegee des années quarante où, à New York même, dans les foules avides de lumière se reflète, décuplé, le tragique autant que l’érotique du fait divers. Celles de Klein, Winogrand - celui des années quatre-vingt à New York - ou Burgin viennent ensuite. Mais relevant d’un retrait York et son avenir volontaire face à l’événement, dans le projet de saisir l’ordinaire des « énonciations piétonnières » (De Certeau), aucune de ces photographies n’exhibe l’insaisissable unification des corps que l’on découvre ici avec stupeur. « Personne ne se parlait », dit Frédéric Sautereau. Devant une exposition de « photos-chocs », dans les années cinquante, Roland Barthes notait qu’« il ne suffit pas au photographe de nous signifier l’horrible pour que nous l’éprouvions. [...] Réduite à l’état de pur langage, concluent- il, la photographie ne nous désorganise pas [3].

 (c) Frédéric Sautereau
© Frédéric Sautereau

Toutefois à ce constat échappaient selon lui quelques « photographies d’agences », entendons des images où le photographe, moins préoccupé d’inscrire sa signature, ne « surconstruit » pas le tragique de la situation qu’il enregistre. « Ces images, écrit-il, étonnent parce qu’elles paraissent à première vue étrangères, calmes presque, inférieures à leur légende [4] ». Les photographies de Frédéric Sautereau semblent porter cet écart à sa dernière limite, et il revient à celui qui regarde la série, image après image, de maintenir cet équilibre précaire, menacé par un réseau de tensions et de paradoxes. Pris dans une double mécanique incontrôlable, celle de la mégalopole et celle de l’événement, Frédéric Sautereau a saisi le point névralgique de cette articulation en abandonnant la geste du photoreporter, comme si, au cœur même de la déflagration, il voulut être « sûr d’avoir épuisé tout ce qui se communique par l’immobilité et le silence [5] Ainsi, seulement, a-t-il pu voir la ruée se pétrifier en miroirs d’âmes [6].

 

Emmanuel Hermange

 (c) Frédéric Sautereau
© Frédéric Sautereau

Source : L’atelier de Photographie

[1] Je renvoie ici à tout le chapitre « Marches dans la ville » où Michel de Certeau décrit la mécanique de la ville par une tension entre les « énonciations piétonnières » et le désir d’élévation qu’incarne le World Trade Center appelé par la nécessité de lire la ville, produit de ces « énonciations » (L’Invention du quotidien, vol. i, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », p. 139- 164)

[2] Fait de presse assez rare, treize photographies de la série ont été publiées dans Courrier international (n° 578, 29 novembre 2001, p. 54-61) en illustration d’un article sur New York et son avenir.

[3] Barthes, Mythologies, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points », p. 105-106

[4] Ibid, p. 107

[5] Robert Bresson, Notes sur le cinématographe, Paris, Gallimard, 1995, p. 33.

[6] qui réfléchissent la lumière et dont les Anciens garnissaient les croisées des maisons ou les bords des litières. Elles ont donné naissance à la science spéculaire, celle qui enseigne à faire des miroirs


Informations pratiques :

New York #02 N40°42’42’’W74°00’45’’
Du 6 février au 19 mars 2006
L’atelier de Photographie (Besançon 25)
 


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