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5/12/07 - Par Laurent Meynier  - 1201 visites  -  Impression (PDF) 

On the beach

On the beach - Sous les pavés, la plage

Sous les pavés, la plage

Cela paraît incroyable, mais cet ouvrage est la première monographie de Richard Misrach publiée en France. Pour une première, ce n’est pas tout à fait rien : Un véritable "pavé" de 3 kilos ! Mais le poids n’est rien comparé à la finesse ; La sensibilité et l’expérience d’un grand artiste donnent du sens à ce choix éditorial. C’est bien la réflexion de l’auteur associée à la précision toujours étonnante de sa chambre grand format qui retranscrivent ici, d’une façon nouvelle et plaisante, un sujet vu et revu depuis longtemps. Le travail du coloriste est une fois de plus magistral, puisque les gigantesques planches (de près d’un mètre de large !) de ce livre hors norme imposent à nos yeux écarquillés des subtiles gammes de couleurs océanes et de nuances de sables, dans lesquelles viennent se perdre ici ou là, quelques baigneurs méditatifs. De plus, l’excellente qualité de fabrication de l’ouvrage justifie complètement son prix.

Le livre contient un court texte dans lequel son auteur fait référence au 11 septembre, on se demande un peu pour quelle raison (mais je ne suis pas New-yorkais). Une référence dramatique peut être pour aller contrer le courant des critiques qui commencent à trouver ses grandes images un peu trop "décoratives" ? Il est vrai que dans les trois derniers travaux de Misrach, "Pictures of paintings", "Golden Gate" et "On the beach", on peut ressentir une sorte de désinvolture ou un détachement qui ne constituaient pas (jusque-là) le trait le plus représentatif de ses compositions photographiques. Faut-il y voir un virage dans sa démarche, un épuisement de son propos alarmiste ? J’ai du mal à y croire. Faut-il rappeler l’engagement de ce photographe et son souci de montrer au monde le parti pris destructeur de l’être humain sur son environnement ? Misrach est un pionnier en la matière, il est considéré comme un des grands maîtres contemporains de la photographie esthétique engagée. Il a acquis cette notoriété à juste titre grâce à ses études sur l’impact de l’humain dans le paysage et notamment les essais militaires dans les immensités désertiques de l’Ouest des États-Unis.

Richard Misrach
Richard Misrach
© Richard Misrach, textuel

À mon sens, On the beach est certainement autre chose qu’un simple livre pour esthètes. Il vient rappeler la vanité de l’homme et sa fragilité dans l’univers. Ces personnages minuscules perdus dans l’immensité des plages ou des vagues bleues me font penser aux planches de décalcomanies où de multiples sujets à gratter peuvent se coller au gré de la pointe du crayon, ici où là, de façon à remplir le dessin du paysage si vide au départ et au risque d’un bel enchevêtrement final. Ces petits sujets viennent se positionner tels des lettres-transferts, véritables points d’interrogation (ou cheveux sur la soupe) et questionnent sur le principe même des loisirs et de l’oisiveté, du temps libre et des libertés. On the beach met en évidence l’inertie de l’homme dans un espace qu’il apprécie et qu’il exploite, dont il sait bien profiter, mais en définitive devant lequel il ne fait que rester contemplatif. Il contemple aussi bien la beauté de la nature que les multiples mises en œuvres destructrices dont il est responsable. Ceci dit, les petits personnages semblent être en symbiose totale avec l’environnement marin, on peut dire que Misrach à su aussi représenter le bonheur de ceux qui connaissent l’harmonie du corps dans la nature. C’est peut-être là que se situe la nouveauté ou la progression dans la démarche de cet auteur.

Richard Misrach
Richard Misrach
© Richard Misrach, textuel

Finies les carcasses d’animaux morts et les violents feux de forêt, mais la réflexion sous-jacente n’est pas absente pour autant, bien au contraire. Cet ouvrage se situe de plein droit dans la lignée des projets précédents. Il ne sacrifie pas le discours à l’esthétisme, mais il y a peut-être moins de violence dans la représentation des traces humaines dans la nature. Le sentiment de calme qui se dégage de ce nouveau choix de représentation s’expliquerait simplement par l’inactivité des personnages et du "seulement provisoire" martelage des plages de sable calmement balayées par les vagues.

À ceux qui ne voient dans l’œuvre de Richard Misrach que de somptueuses photos de paysages et le grand luxe de cette magnifique monographie, je souhaite que l’acquisition de cet ouvrage les amène aussi à réfléchir sur la démarche active du photographe et sur l’utilisation subtile d’une notoriété internationale. Cette notoriété, forgée par une longue carrière, ponctuée de nombreux signes de reconnaissance et d’expositions permanentes dans les institutions les plus importantes des États-Unis. Les photos de Richard Misrach sont présentées de manière permanente au MoMA et au Whitney Museum de New York. Misrach a été lauréat quatre fois du National Endowment for the Arts [1] (bourses de recherches) et une fois du Guggenheim Fellowship [2].

Richard Misrach
Richard Misrach
© Richard Misrach, textuel

Richard Misrach est né en 1949 à Los Angeles. Il commence sa carrière de photographe au début des années 70 après des études en mathématiques et une licence de psychologie. Actuellement, il réside et travaille sur la côte Ouest des États-Unis. C’est l’un des maîtres de la photographie américaine contemporaine et aussi l’un des plus exposé aux États-Unis. Il est reconnu internationalement pour ses travaux depuis 1987, date de sortie de son premier recueil de "Cantos" [3] et depuis 1996, date de la première rétrospective à Houston au Texas. Il est fasciné par les déserts qu’il parcourt depuis 1979 et auxquels il a déjà consacré plusieurs "Cantos", qu’ils soient naturels ou provoqués par les accidents industriels, des essais nucléaires ou la bêtise humaine en général, les déserts de Misrach ne sont jamais vides de sens. Il montre avec subtilité, par des métaphores esthétiques et politiques la force destructrice de l’homme dans le paysage. Ce positionnement de photographe engagé lui à valu une notoriété qu’il a rapidement pu développer à un niveau international grâce à une esthétique sobre et épurée du paysage [4].

Richard Misrach
Richard Misrach
© Richard Misrach, textuel

[1] National Endowment for the Arts, récompense et reconnaissance nationale de prestige. Le premier, en 1974, pour un reportage sur les sans abri de Berkeley et le livre, "Telegraph 3 A.M. : The Street People of Telegraph Avenue Berkeley", se voit décerner le Western Book Award, mais ce sera un projet sans retombées professionnelles. Cela fait réfléchir Misrach sur le rôle réel du reportage documentaire et sur le nécessaire engagement du photographe.

[2] En 1979. Cette bourse est le point de départ du grand projet : Desert Cantos" qui retrace l’histoire des grands déserts de l’Ouest américain et de toutes les actions agressives de l’homme dans ce paysage (notamment présence militaire et essais nucléaires). Cette série épanouira pleinement le style du photographe dans son traitement esthétique très sobre et son engagement très politique

[3] En 1987 les Presses de l’Université du Nouveau-Mexique publient un premier recueil "Desert Cantos" comportant les 4 premiers Cantos : The Terrain, The Event, The Flod, The Fires. C’est le premier ouvrage qui sort des États-Unis et font connaître Misrach en Europe. En 1992, Aperture, institution mythique de l’édition états-unienne, publie trois nouveaux "Cantos" : Project W-47 (the Secret), The Pit, The Playboys, sous le titre de "Violent Legacies"

[4] Certains critiques ont nommé cette démarche "l’esthétisation de l’horrible"


Infos pratiques, notation et achat :

Format : Relié 50,8 x 40,6 cm
Pages : 80
Parution : 31 octobre 2007
ISBN-10 : 284597227X
ISBN -13 : 978-2845972278
Prix : 113,05€
Notes :
Fabrication : 5/5
Photographies : 5/5
Texte : 2/5
Présentation : 4/5
 


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1 Message

  • 346 On the beach
      10 janvier 2008 04:14, par Bruno Chalifour

    Bonjour,

    En guise de point de départ : un grand bravo pour un article de fond enfin consacré à Richard Misrach, le photographe de paysages américains dont l’œuvre est sans doute la plus aboutie et une des plus intéressantes de l’histoire… de la photographie de paysage.

    Juste deux petites notes au sujet de l’article sur le livre "On the Beach" de Richard Misrach pour aider, si possible, à décrypter le contexte donné par la seule réelle page de texte située quasiment à la fin du livre (et que l’on peut aisément manquer ou ignorer).

    « On the Beach », le roman publié en 1957 par l’ingénieur en aéronautique et romancier britannique Nevil Shute est situé en Australie. Une guerre atomique dans l’hémisphère nord vient de se terminer par un holocauste nucléaire rayant la race humaine de cette partie de la planète. Au fil des pages nous vivons les aventures sentimentales d’un petit groupe qui sait sa fin immanente, seulement retardée par la lente mais sûre progression de l’immense nuage radio-actif engendré par la guerre nucléaire qui vient de s’achever faute de participants. En 1959, Stanley Kramer achète les droits d’adaptation. « On the Beach », le film, sera tourné en Australie avec, dans les rôles principaux, Gregory Peck et Ava Gardner. Les thèmes du roman sont des sujets auxquels Misrach a donné une place privilégiée dans son œuvre, « Desert Cantos », née au début des années 1980, et composée de nombreux projets ou chapitres qui ont généré autant de livres et d’expositions. Ces thèmes ont été déclinés chez Misrach sous la forme de séries d’images, ou « cantos » visuels (« Cantos » est le titre d’un poème « fleuve » du poète américain Ezra Pound) :
      le non respect de la nature, et sa destruction, par la civilisation occidentale, et plus particulièrement les complexes militaro-polito-industriels.
      Le gâchis, l’incompétence, voir la stupidité de certains projets militaires ou non aux États Unis (essais nucléaires au Nevada ou au Nouveau Mexique, la catastrophe de Salton Sea,…
      La violence humaine, plus particulièrement mâle et américaine
      Le progrès industriel menant à une inévitable auto-destruction de l’espèce humaine.

    Face à ces maux, l’individu est seul et impuissant.

    Si le roman « On the Beach » est le résultat de peurs engendrée par la Guerre Froide, et renforcées aux États Unis jusque dans les classes d’écoles où on conditionnait et entraînait les enfants à se « réfugier » sous leurs tables dans l’éventualité d’une attaque nucléaire, Misrach nous confie que la base conceptuelle de son projet « On the Beach » est née de la tragédie du 11 septembre 2001 (à ne pas confondre avec le 11 septembre 1973… ;o) ) à New York. Les évènements et décisions qui la suivirent et qui virent le gouvernement Bush attiser et exploiter les inquiétudes de leurs concitoyens changèrent la vie en Amérque de façon dramatique. L’équipe Bush/Cheney parvint à faire accepter le Patriot Act, une loi liberticide et parfois rétroactive, sinon totalitaire, mettant cependant le gouvernement en place et ses sbires (Halliburton, Black Water, etc…) au-dessus des lois, concentrant tous les pouvoirs entre les mains du président, sérieusement limitant les libertés individuelles et les droits constitutionnels, enfreignant impunément le droit international, et précipitant une partie de la planète dans des guerres désastreuses en Afghanistan puis en Iraq. Ce sont les images du 11 septembre, des victimes enfermées dans l’enfer du World Trade Center qui ont préféré se jeter dans le vide que de périr dans les flammes, qui ont en partie inspiré Richard Misrach. En un premier temps, ces images ont été plus ou moins censurées aux États Unis. Des artistes cependant s’en sont ensuite emparés et ont montré la chorégraphie macabre de ces corps souvent minuscule flottant dans le vide avant de s’écraser sur le trottoir. L’effet de ces corps désemparés, aux mouvements comme ralentis par leur impuissance, leur soumission à la gravité terrestre et la résistance de l’air à leur progression mortelle, est saisissant. En quelques secondes interminables ces corps résument la destinée humaine, se débattant mais aveuglément entraînée vers une fin qu’elle sait inéluctable et qu’elle peut soudain entrevoir. Les images des nageurs-noyés (noyés car arrêtés dans leurs ébats improbables par la vitesse de l’obturateur de Misrach) de « On the Beach », de ces objets flottant improbables, à l’anatomie aussi peu adaptée à l’élément marin qu’aux évolutions aériennes, minuscules, perdus dans des immensités sableuses ou marine opèrent une réelle mise en abîme, un saut dans le sublime. La première séquence même du livre, une série d’images où l’on voit les couples s’éloigner, se défaire, le sable et la poussière finalement triompher, renforce ce thème de l’impuissance, de la difficulté qu’a l’espèce humaine à atteindre harmonie et bonheur, esthétique si ce n’est dans la mort, simulé ou réelle. La taille même des pages du livre, et bien plus encore, des tirages d’exposition de plusieurs mètres de long, renforce l’aspect et le contenu sublimes des images. Ce dont il est question dans les images projetées des suicidés du 11 septembre, dans les photographies de « On the Beach », c’est d’esthétique tragique. Le ressort de la machine est remonté et rien ne saura l’arrêter. La machine infernale, l’âme de la tragédie grecque réactualisée (voir l’œuvre des auteurs tragiques français du 20ième siècle, Cocteau, Anouihl, Sartre entre autres).

    Le photographe a toujours joué de la tragédie humaine sur fond d’esthétique. « On the Beach » est un chapitre supplémentaire des cantos photographiques de Richard Misrach. L’art s’inspire de la vie pour aider à l’affronter, l’accepter, ou, tout simplement, pour l’exprimer… avec des formes qui créent un sentiment d’harmonie, d’ordre à partir du chaos de nos pensées, dans un espoir souvent profond de rédemption (voir l’œuvre de Robert Adams).

    © Bruno Chalifour, 9 janvier 2008.

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