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14/11/06 - Par Philippe Jalabert (usage interdit)  - 537 visites  -  Impression (PDF) 

Pékin, théâtre du peuple

Pékin, théâtre du peuple

Plus d’un demi-siècle après l’instauration du modèle communiste, les dirigeants de la Chine ont jeté les bases d’une nouvelle grande puissance. En passant d’une économie étatique planifiée à une économie de marché, d’une économie rurale à une économie industrielle urbaine et, enfin, de l’autarcie à l’ouverture au monde, la Chine est devenue l’eldorado des multinationales. Cette nouvelle ère impose la mise en chantier d’un nouveau décor. En moins de dix ans, l’équivalent de Paris intra-muros aura été rasé et reconstruit. Pékin fut promue capitale de l’Empire en 1267, par la dynastie mongole de Yuan. Aucune capitale historique n’a été ainsi remodelée sur une telle échelle à une telle vitesse.

En Chine, rien ne se fait comme ailleurs. Tout est à une autre échelle. Les contrastes sont bouleversants. Le spectaculaire ou l’anecdotique auraient pu gagner le travail photographique entrepris par un photographe occidental se rendant en Chine pour prendre le pouls de ce changement sans ménagement. Rien de tout cela dans ce magnifique travail d’Ambroise Tézenas. Le photographe raconte qu’il a sillonné Pékin chargé jusqu’à l’épuisement de sa lourde chambre photographique. Le dispositif est lourd, contraignant et pousse à la réflexion. C’est tout le contraire d’un travail fait dans l’urgence ou motivé par la quelconque nécessité de montrer des situations spectaculaires à des fins de reportages télévisés. Ambroize Tézenas explique très bien le choix de la chambre 4X5 qu’il a décidé délibérément d’utiliser afin de se fixer des règles. Dans l’entretien qu’il accorde à Patrick Zachmann, dont il a été l’assistant quelques années auparavant, il explique très soigneusement et très intelligemment ses choix, ses partis-pris, sur ses conceptions et sa représentation du monde en relation avec une manière particulière de travailler et notamment le choix d’un format photographique.


Ce très beau travail est l’aboutissement de cinq années de voyages consécutifs. Au début, il s’agissait pour lui d’enregistrer les mutations vécues par cette mégalopole qu’est Pékin, qui en 2001 a finalement été choisie par le Comité international olympique comme ville organisatrice de jeux olympiques de 2008. Du Moyen-Âge, il fallait passer, d’un coup, à la modernité la plus pointue, la plus extravagante. Les fameux Hutong, ces ruelles étroites, traditionnelles, du vieux Pékin, vouées à la destruction rapide, il s’agissait, pour le photographe, d’en garder des traces. Les habitations, modestes, parfois insalubres, étaient destinées à être rasées et les habitants avaient deux semaines pour déménager. C’est de ce contexte, au sein duquel l’être humain est peu de choses en Chine, qu’Ambroise Tézenas voulait rendre compte.

Mais Ambroise Tézenas a la chance d’avoir un regard. Il concède avoir été nourri et influencé par les photographes de l’agence Magnum. Pour lui, ce regard doit s’installer dans une durée mais également doit choisir la bonne distance. Les hommes et les femmes de Pékin sont peu ou quasiment pas montrés dans ses photographies. Et c’est loin d’être une négligence, au contraire. « La question de la présence ou de l’absence des habitants dans mes photographies est essentielle. » dira Ambroise Tézenas à Patrick Zachmann. Les autorités pékinoises modifient la ville de fond en comble en ignorant délibérément ses habitants. Dédain et mépris de la dimension humaine sont affichés au profit de la modernité. Ambroise Tézenas expliquera qu’il a tenté de transcrire photographiquement cet état de fait en jouant l’effacement. Souvent les personnages sont dans le champ de sa chambre mais on ne les voit pas : le temps de pose étant long, le film ne peut retenir l’image des passants. Et c’est ici une belle figure symbolique de l’utilisation d’un format photographique.


Nous avons donc sous les yeux des paysages urbains, la plupart du temps nocturnes, dans lesquels les lumières sont subtiles, complexes et réelles puisque l’activité de ce changement de la ville suppose des travaux constants et la nuit que le photographe nous montre est une nuit constamment éclairée. Les voyages répétés, au même moment de l’année, ont favorisé une prise de distance avec le sujet qui est traité avec une force et une grande subtilité. Ambroise Tézenas est un véritable coloriste qui sait éviter la photographie d’esthète. Les tirages sont amples, tous pleine page, et l’impression de tableaux-photographiques est systématiquement présente.

Ce livre magnifique a obtenu le Prix de l’Édition Européenne de Photographie 2006. (Leica european publishers award for photography 2006).



Informations pratiques, notation et achat :

Éditions Actes SUD
Dép-Lég : oct 2006
ISBN : 2-7427-6385-6
Format : 27 x 29,5cm, relié
Nombre de pages : 115 pages
Prix : 39 euros
Nos appréciations :
Sujet : 5/5
Photos, impression : 4,5/5
Textes : 4,5/5
Esthétisme : 4,5/5
 


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