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Photographe Nu
Par Laurent Meynier  22/04/09
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Impression (PDF)

Livre photo art, photographie contemporaine

Petites machines à images

Petites machines à images - L'invention du paysage

L’invention du paysage

S’il existe un genre difficile en photographie, c’est bien le paysage. D’ailleurs, peut-on être auteur du paysage ? A l’intérieur des limites de son cadre, l’auteur peut simplement choisir son sujet et décider de la composition, mais il n’agit pas directement sur le visible. Par ailleurs, il peut supposer l’heure d’une lumière idéale et attendre que la météo lui soit favorable. Pour tenter d’échapper à cette suprématie de Dame Nature, Laurent Millet a décidé d’investir les lieux à priori, avant la prise de vue. Il intervient physiquement dans un espace déterminé, il imagine et construit un lieu (son univers) avant de prendre une image. C’est une façon de réinventer totalement le paysage, ou de créer son propre paysage. Il fallait qu’un artiste d’aujourd’hui investisse ce domaine académique de la peinture et de la photographie, qu’il imprégnât le papier d’une sensibilité néo-impressionniste pour que l’alchimie Calotypique (*) rejoigne l’Art contemporain. S’agit-il d’un monde intérieur projeté ou bien d’un monde extérieur recomposé ? Qu’importe, nous ne pouvons qu’observer l’aspect éphémère de ces paysages et donc leur disparition inéluctable, en témoignent les souvenirs délivrés ici par l’auteur.

L’ouvrage est une compilation de quatre recherches représentatives sur le paysage, effectuées entre 1997et 2005 [1]. A priori, le texte de François Seigneur semble se positionner en décalage du travail plastique de Laurent Millet, puisqu’il traite de préoccupations environnementales. F. Seigneur réagit sur la folie bien actuelle qui pousse l’homme à exploiter outrageusement et donc à détruire l’environnement naturel qui est le sien. Mais l’observation approfondie de l’image rapproche les idées et les préoccupations, qu’elles soient explicites ou sous-jacentes.

Le livre est réalisé dans un format 24x30 cm agréable à manipuler. Une belle présentation à l’Italienne sans jaquette, avec une couverture cartonnée recouverte de toile fine à la manière des premiers albums de photographies de la fin du XIXe siècle. L’impression en bichromie est d’excellente qualité et restitue bien les tons subtils qui composent les bruns sépia, jusqu’aux noirs profonds, ainsi que les tons clairs nuancés des hautes lumières. Le traitement « Calotypique » est restitué dans son originalité et son intégrité par l’auteur qui utilise ici des procédés anciens dans une mise en page sur fond noir délibérément sans âge. C’est une bonne façon de découvrir un aspect de ce photographe inclassable. Un aspect seulement car son inventivité sans limites continue à faire son chemin et il reste à espérer que les Editions Filigranes permettent aux insatiables observateurs de voir bientôt une monographie consacrée aux travaux les plus récents de l’artiste, qui sont très différents, mais toujours dans la même problématique d’espace-temps.

Petites Machines littorales (1997)

Laurent Millet cite lui même ses références envers Miro et Calder, et il faut reconnaitre que cette première série est la plus inspirée de ces officiels parrains. Ceci dit, certaines installations plus récentes, de la série intitulée « La Méthode » par exemple, pourraient aussi rappeler la « Broyeuse de chocolat » de Marcel Duchamp, mais ce rapprochement conceptuel n’est pas nécessairement indispensable, n’en déplaise aux amateurs (dont je suis) qui pourraient y voir de telles références [2]. LM. trouve surtout son inspiration sur le terrain sablonneux du littoral de la gironde, où il vit et travaille. Il évoque les cabanes et les structures en bois, les « Carrés » de pêcheurs. Il réalise des installations en extérieur sur des sites repérés à l’avance et sélectionnés pour leur intemporalité, leur indéfinissable situation quelque part entre le ciel et l’océan, entre la transparence de l’air et celle de l’eau, entre imaginaire et réalité. Il utilise des bois flottés, des fils et cercles de métal, des objets de récupération échoués sur le rivage.

C’est la dimension plastique et métaphysique de l’œuvre, qui ouvre à la compréhension de l’espace temps de l’auteur et non son apparence conceptuelle et minimaliste.

L’architecture mythologique est certainement une des principales recherches menées par Laurent Millet. À l’instar de Georges Rousse [3], il construit des espaces réels qui existent seulement dans les deux dimensions de l’image. Des constructions éphémères mises en scène pour un unique spectateur (l’auteur) mais qui feront l’objet d’une image et d’une diffusion ultérieure. De plus LM. Traite spécifiquement du paysage et de son image au sens du cadre de vie de l’humain. Laurent Millet est-il un Land-artiste ? Pas au sens véritable du terme. Il a bien intégré dans son œuvre la relation de l’homme à son environnement mais il ne pratique pas ses interventions de terrain dans le seul but d’exprimer son Art vers l’extérieur, vers la nature [4].

Laurent Millet serait plutôt un architecte de l’éphémère, il construit des structures mêlant des matériaux naturels et des objets recyclés. Sa démarche n’est pas seulement de tenter de communiquer avec un espace extérieur, mais de se servir du paysage pour impliquer une réflexion sociétale. Plus précisément, L. Millet construit des projets temporels, plutôt qu’éphémères. Pour lui, le temps est une base qui permet de construire l’image idéale, (image de la société idéale ?). Ses photographies ne sont pas le témoignage d’une œuvre figée dans un fragment de temps mais bien un espace temporel en soi. Il travaille avec des poses longues et utilise des procédés anciens en véritable artisan de l’image. Les mouvements vaporeux des vaguelettes circulant à la base des installations, se font l’écho des effluves de produits chimiques révélant les images dans les bacs du laboratoire. L’histoire de la photographie rejoint ici un questionnement fondamental sur les vanités humaines ; pourquoi l’homme détruit-il une nature, dont il fait partie ? Ne croirait-il pas à sa propre disparition à long (ou court) terme ? Son esprit demeure pourtant obscur et plat comme ces étranges phénomènes qui se cachent dans les profondeurs paradoxales de l’image latente.

Les Cabanes (2000)

La relation de l’homme à son biotope se matérialise par un lien : la maison, d’ou le symbole de la cabane. Cette cabane (du pêcheur) est un grand thème circonstanciel du littoral qui rejoint une problématique architecturale plus globale de l’homme dans son environnement et plus précisément dans son habitat (aspect récurrent dans l’œuvre de L. Millet). Il comporte à la fois un aspect sociologique et un aspect psychologique qui se retrouvent intégrés dans le symbole de la cabane-refuge. Ce thème est finalement repris tout au long des recherches de L. Millet, jusque dans ses travaux les plus récents. Architecture embryonnaire et symbolique, la cabane-refuge est une demeure idéalisée. Chacun peut y définir son espace spécifique, chacun peut construire avec ses propres outils, ses matériaux particuliers et son savoir-faire unique. C’est un abri symbolique qui le relie, comme par un cordon ombilical, à la matrice originelle et donc à l’éternité. Cette même éternité qui transparaît avec force dans les paysages intimes que sont les cabanes de Laurent Millet.

La Chasse (2002)

Ces architectures incertaines aux structures ouvertes vers l’infini fonctionnent comme des pièges. Des fosses, collets et autres clotures qui attirent le regard pour l’entraîner vers un ailleurs, un espace temps révolu. De véritables « trous noirs » qui viennent nous rappeler quelque chose de notre histoire ancestrale que nous avons perdu au cours de notre « évolution ». Il s’agit d’un retour aux sources qui réveille notre conscience tribale primitive. Cela tient moins aux éléments constitutifs de ces pièges symboliques (touffe d’herbe, piquets et clôtures en bois, neige…), qu’au sentiment global qui s’en dégage. L’idée d’une époque lointaine ou le temps servait essentiellement à chasser pour subsister, l’obligation de chasser pour manger ou celle de mourir. Le néandertalien qui subsiste en nous reconnait bien là, le but ultime et primaire de l’existance. De quoi se demander si les choses ont finalement beaucoup évolué depuis ces quelques milliers d’années.

Le Bestiaire (2005)

Aspect fantasmagorique de l’œuvre, ce bestiaire imaginaire s’impose par une recherche plastique extraordinaire. De curieux monstres s’élèvent dans une brume mouvante, dans un espace immatériel et indéfini quelque part entre passé et futur, airs et eaux, réel et imaginaire.

Laurent Millet

Laurent Millet est né en 1968, il vit à Rochefort. Il é été l’assistant de Lucien Clergue et de Jean Dieuzaide. Les séries qui font l’objet de cet ouvrage ont été réalisées dans l’estuaire de la Gironde jusqu’en 2005. LM. est présent dans les collections publiques de plusieurs Museums aux Etats-Unis (San Francisco, Houston, Chicago, LA…), ainsi qu’en Espagne et au Portugal. En France, il participe à de nombreux Fonds d’Art Contemporain et Artothèques, à Paris il est notamment présent à la MEP. et La BN. Il à participé à des expositions collectives en France et à l’étranger depuis 1990 et à réalisé de nombreuses expositions individuelles en France et aux Etats-Unis notamment. Il intervient depuis 2000, dans les écoles de Beaux-Arts d’Aix-en-Provence, Lorient, Châlon-sur-Saône, universités de Princeton (USA) et Toulouse le Mirail, ainsi qu’en milieu scolaire. Laurent Millet est représenté par Robert Mann Gallery - NYC, Camera Obscura - Paris, Galeria Spectrum - Madrid.

(*) : Le Calotype (du grec kalos, beau et typos, impression) est l’ancêtre du procédé photographique moderne avec négatif. Invention brevetée en 1841 par William Henry Fox Talbot qui permit enfin la reproduction de l’image.


[1] On retrouve ces thèmes parmi la globalité des travaux sur le site de Laurent Millet.

[2] Scénographie de « Machines Célibataires », Musée Nicéphore Niépce, Chalon-sur-Saône.

[3] Georges Rousse, Tour d’un Monde, Actes Sud, 2008.

[4] L’objectif premier des Land-artistes était de sortir l’Art du Musée et de se tourner vers l’univers naturel.


Infos pratiques, notation et achat :

Petites machines à images
Photographies de Laurent Millet, Texte de François Seigneur
Français/anglais
Relié couverture cartonnée : 96 pages, 305 x 240 mm
50 photographies en bichromie
Editeur : Filigranes Editions (20 septembre 2008)
ISBN-10 : 2350461432
ISBN-13 : 978-2350461434
40 euros
Notre appréciation :
Intérêt du sujet : 5/5
Photographies : 5/5
Impression et reliure : 5/5
 


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