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19/12/04 -
Par Laurent Fabry (usage interdit)
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Portraits de la faim dans le monde

Regards sur le monde
Dans sa dictature médiatico-culturelle, la télévision nous submerge de programmes en tous genres, dont les sacro-saints rendez-vous annuels de la charité publique, avec leur cortège de bons sentiments, de témoignages positifs et de messages politiquement corrects. Un autre média permet de dénoncer les injustices et de le faire avec au moins autant de vérité, même si ce n’est pas le même impact, il s’agit bien sûr de la photographie. Régulièrement choisie comme support pour faire connaître le travail des organisations humanitaires, l’image fixe présente en outre l’avantage d’être un témoignage exact, sans compromis, et de laisser le public venir à elle dans une vraie démarche d’information et parfois même de soutien. Ce qui, d’un point de vue personnel, est toujours plus respectable que l’acte de donation qui permet de s’acheter le droit de ne pas regarder les marathons de la charité télévisuelle (pour ne citer que lui, les dons du Téléthon augmentent chaque année à mesure que l’audience baisse...) Cette année, l’une des principales initiatives de ce genre a donné lieu à une expo qui a déjà fait le tour de la France dans les Fnac (elle voyagera encore en Europe en 2005). Un travail de reportage que l’on peut retrouver également dans un très beau livre aux éditions Acropole. Il s’agit cette fois de dénoncer une des illustrations historiques de l’inégalité dans le monde, la faim. L’association en question, fondée par Françoise Giroud, s’appelle d’ailleurs ACTION CONTRE LA FAIM, quant aux photographes impliquées dans ce projet, elles sont toutes issues de l’Agence Vu.
Lorsque l’Afghanistan est revenu au devant de la scène politique internationale à l’occasion de la traque du terrorisme par les Etats-Unis, le monde entier a pu constater à quel point ce pays était misérable, car déjà dévasté par 23 années de guerre. C’est donc le pays des camps de réfugiés et des centres de nutrition thérapeutique comme celui de l’association ACTION CONTRE LA FAIM, déjà présente en 1980 auprès des réfugiés afghans au Pakistan, et qui intervient à nouveau depuis 1995. Isabelle Eshraghi a photographié les enfants arrivant dans ce centre et traités en soins intensifs. Elle a pris en gros plan ces corps décharnés, des images insupportables qui font penser à tout sauf à un enfant. Des images dures, ponctuées de vues montrant les camps et squats, ces endroits d’errance où survivent les milliers de réfugiés pour une durée bien plus longue que celle prévue initialement. C’est la faim et la guerre.
Au Guatemala, 70% des terres sont entre les mains de 0.15% des producteurs, et la malnutrition chronique touche 46% des enfants de moins de 5 ans. Comme souvent, c’est la fluctuation des marchés mondiaux de l’agriculture qui entraîne cette précarité rurale et alimentaire. Là aussi les catastrophes naturelles sont meurtrières pour la stabilité économique du pays, c’est d’ailleurs un axe de travail de l’association. Le fort vignetage et le format carré les photographies de Brigitte Grignet, issues de son appareil photographique "Holga", cassent les codes du reportage, et permettent d’éviter l’esthétisation de l’image. Elle raconte même que cette démarche lui procure un manque de crédibilité mais elle lui permet visiblement aussi de capturer les instants avec rapidité et efficacité, sans mise en scène, pour témoigner, avec un sujet centré et plus percutant. C’est la faim et la pauvreté.
Un autre front d’action de l’association se situe en Afrique, où la faim est intrinsèquement liée à une autre fléau mondial : le sida. Si on sait expliquer pourquoi ces deux causes de mortalité infantile s’entretiennent, celles-ci restent inextricables, et un des axes de travail de l’association est donc de mieux comprendre ce mécanisme pervers. Jane Evelyn Atwood photographie le Malawi, et comme à son habitude, elle offre un regard direct et dur sur les populations pour mettre en lumière les stigmates de la situation. Contraste étonnant entre ces longues files d’attente de femmes et d’enfants, ces timbales et ces linges multicolores, et la maladie, indétectable à l’oeil nu. Le pays compte plusieurs unités nutritionnelles soutenues par l’association. Ce sont souvent les nourrissons en bas âges, rendus absolument incapables de faire face à la moindre attaque virale par la malnutrition, qui font les frais de la maladie. Une douleur immense pour les parents, impuissants, photographiés jusque dans la morgue où ils récupèrent la dépouille de leurs enfants. C’est la faim et le sida.
Floues, imprécises, impalpables les silhouettes capturées par Laurence Leblanc au format carré sont comme absentes. Elles ont été imprimées sur la pellicule et pourtant on croirait qu’elles n’existent pas, qu’elles se défendent d’apparaître aux yeux du monde, qu’elles ne comptent pas. En photographiant ainsi la Somalie, Laurence Leblanc a probablement voulu décrire cette absence d’intérêt collectif pour des populations abandonnées par les médias. Egalement sans doute le mal-être de celle qui pose un regard extérieur compatissant ne pouvant dans un premier temps que constater passivement l’étendue des dégâts. Des mères tenant dans leurs bras des enfants devenus trop faibles, l’une d’elle lève la main et l’agite apparemment à l’attention de la photographe. Son regard est vide de tout espoir, et ne trahit plus aucune illusion. C’est la faim mythique.
Par une lumière naturelle plate et fade et dans un endroit qui fait plus penser à un gymnase qu’un studio photo, des gens aux allures modestes posent sur un banc. Des images par conséquent relativement statiques qui ne trahissent pas la situation critique de ces vieillards et ces enfants qui se trouvent pourtant en état de forte précarité alimentaire. Ils sont photographiés par Claudine Doury un jour d’avril, lors du dernier service de la soupe populaire en Mongolie. Bouleversements sociaux suite à l’effondrement de l’URSS et catastrophes climatiques successives plongent depuis quelques temps ce pays, déjà largement déshérité, dans une situation nutritionnelle désastreuse qui la classe parmi les pays les plus durement touchés par la faim. D’après la banque mondiale, plus de deux tiers de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, un quart avec moins de 0.35 euros par jour. C’est la faim oubliée.
Dans ce contexte, cette photo de deux enfants partageant sagement leur repas devant une fresque mettant en scène de verdoyantes prairies peuplées de troupeaux de bétail prend tout son sens : dans certains pays la faim se matérialise par la dépendance totale des populations vis-à-vis des associations humanitaires.
En définitive, un livre important pour l’association et son combat, mais il faudra en vendre beaucoup car seulement 1 euro (sur les 30 que coûte le livre) lui est reversé par l’éditeur !
Préface : Jean-Christoph Rufin, Président d’Action contre la faim
Informations pratiques, notation et achat :
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Parution : 21/04/2005 30 euros 27x28 cm, broché avec rabats 224 pages ISBN : 2-7357-025 Note sujet : 5/5 Note photos : 5/5 Note textes : 5/5 Note esthétique : 5/5 |
En savoir plus sur :
- Jane Evelyn atwood Photographe
- Claudine doury Photographe
- Isabelle eshraghi Photographe
- Brigitte grignet Photographe
- Laurence leblanc Photographe
- Acropole Editeur
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1 Message
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12 avril 2007 08:51
