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11/02/05 -
Par Laurent Fabry
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Portraits rapprochés d’une Afrique reculée

Afrique Mystérieuse
Gianni Giansanti est un photographe italien relativement prolique, qui s’intéresse aux célébrités de ce monde, qu’elles soient pilotes de Formule 1 (Jacques Villeneuve), footballeurs (Allessandro del Pierro), ou même Pape (Jean-Paul II), mais pas seulement. Dans son livre Afrique Mystérieuse, il aborde des individus bien moins exposés à la notoriété et à la fièvre des médias. C’est même de l’Afrique oubliée dont il s’agit là, celle qui n’intéresse personne ou presque, qui repousse par son climat hostile et ses peuples autochtones disséminés et très indépendants, les ardeurs des touristes, et même des explorateurs. Pourtant, malgré leur extrême isolement et la rudesse de leurs conditions de vie, les habitants de la vallée de l’Omo ont une organisation bien réglée, des ressources, des coutumes et même une culture qui leur permet d’exister, de se préserver de la faim et de perdurer. Malgré aussi des moeurs guerrières ancestrales qui produisent, à l’échelle de leur faible nombre, autant d’hécatombes démographiques.
Traduction française : Eve Sivadjian.
Les Surma (dont on aura pu admirer dernièrement les corps musclés et longiignes et les portraits magnifiques par la photographe espagnole Isabel Muoz), les Nyangatom, les Mursi, Les Banna, les Arbore, les Konso, les Borana, les Dassanetch, les Karo et enfin les Hamar. Voici les nom des ces peuples rencontrés et photographiés par Gianni Giansanti et Paolo Novaresio, accompagnés de quelques rangers et autres guides, lorsque ces derniers s’en sentaient le courage, c’est-à-dire lorsque la dangerosité des tribus visitées restait gérable, ce qui n’est pas le cas par exemple des Nyangatom ou encore des Mursi. L’action prend place dans une zone pas plus grande que la Suisse, au sud de l’Ethiopie, près de la frontière du Soudan et du Kenya, au nord du lac Turkana, lequel constitue le déversoir du fleuve Omo. C’est une région que la dictature du Colonel Mengistu a contribué à isoler du reste du monde, sachant que l’absence d’échanges touristiques et commerciaux contribue également à sa préservation.
Les territoires localisés à la base de la corne de l’Afrique abritent des peuples qui vivent d’élevage, de cultures, ou de cueillettes, toujours en harmonie avec la nature, un peu moins en harmonie en ce qui concerne leurs relations interethniques. Armés jusqu’aux dents, hier de lances, aujourd’hui de kalachnikov, ceux-ci se livrent bataille aveuglément, gravant sur leur peau, par des techniques de scarifications visant à rallonger la durée de cicatrisation, le nombre d’hommes ou de fauves tués au combat, tels des trophées. Ces guerriers redoutables transforment le travail d’exploration du photographe en un périple durant lequel reigne une tension extrême, ce dernier allant jusqu’à éviter de faire le portraits d’individus dont il raconte les traditions meurtrières de façon trop accusatrice. De nombreux autres rites corporels rendent ces tribus aussi impressionnantes que photogéniques, en particulier les peintures, à base d’argile et de craie mélangée à des graisses animales et dessinées avec grand soin, avec pour vertus quelques propriétés sanitaires, ou encore la protection contre les agressions permanentes de la mouche tsé-tsé. Egalement les colliers que les femmes empilent autour de leur cou, ou encore le labret, ce plateau labial qui orne leur bouche et peut atteindre jusqu’à 20 centimètres de diamètre. Une tradition qui les mutile littéralement, mais qui reste synonyme de beauté et représente encore le prix à payer en dote pour pouvoir les prendre pour épouse.
Les auteurs proposent un aperçu très précis des modes de vie de ces tribus situées dans la vallée du Rift Éthiopien, cette "immense blessure qui traverse le continent noir de la Mer Rouge au Mozambique". Leur alimentation varie singulièrement, entre boissons à base de farines fermentées, sang bu à même la bête et prélevé sur les troupeaux avec parcimonie. Leurs rites festifs, souvent extrêmes, ont pour point de départ les grands événements de la vie, notamment le passage de l’âge de l’enfance à celui d’adulte et de guerrier-chasseur avec le saut du taureau, la découverte des premières relations sexuelles ou encore de purs affrontements à l’intérieur d’un même village ou face aux tribus alentours, comme le Donga, sorte de joute à coups de lance, pour laquelle des protections en tissus tressés sont supposés aider à respecter la règle : ne pas tuer. Ces pratiques constituent le plus souvent des moments délicats à observer et à filmer tant les protagonistes, déjà habitués à mâcher toutes sortes de plantes hallucinogènes, sont enivrés dans tous les sens du terme, et usent de leur armes à feu pour exprimer leurs émotions. L’équipe du reportage doit parfois savoir s’éclipser, reprendre une route hasardeuse jusqu’au campement, lorsque ce ne sont pas des tractations sans fin pour monnayer leur présence et leur droit de passage.
Si on le comparait à un autre ouvrage présenté ici dernièrement, peu après sa publication chez Hazan (Nouvelle-Guinée, danses de la couleur), dont il partage un même format et un même volume, mais pas le même travail en terme de durée, on pourrait dire de ce livre qu’il est résolument plus percutant. En effet, si l’ouvrage des époux Lenars est un recueil riche sur le plan purement documentaire, on reconnaît parfaitement, dans le livre de Giansanti, la patte du photo reporter. Celle qui lui valu de remporter de nombreux prix dont les très convoités World Press Awards. Plans larges, portraits très serrés au fond des yeux, détails photographiés de face parfaitement éclairés, action quasi permanente et scènes de vie où le cadrage est prépondérant. Tout y est. La mise en page alternant noir et blanc pour les textes et les fonds est superbe, ce ne gâche rien. Il s’agit d’un véritable portfolio du début à la fin, et sur les centaines de photographies présentées, rien n’est à jeter.
Un récit passionnant, voilà ce qui, au-delà de l’impact des images, et la beauté des peuples photographiés, caractérise le livre de Gianni Giansanti, et dont l’originalité provient bien de cette faculté de rendre aussi vivant le fruit du reportage. Ingrédient souvent manquant à ces nombreux livres de civilisation qui abordent les us et coutumes de sociétés lointaines, sans apporter de touche narrative spécifique. Tel un explorateur, l’auteur raconte ici les détails de son aventure. Sa progression au coeur d’un espace dont toutes les facettes semblent inhospitalières mais dont l’objet final, la rencontre avec l’autre, réussit finalement. Paolo Novaresio et Gianni Giansanti, les deux auteurs du texte, alternent donc entre des informations factuelles et précises, pour le premier, et des passages plus anecdotiques pour le second. Une dimension qui permet de ne pas se cantonner à l’étude d’une ethnie, mais qui illustre le choc entre différentes civilisations pourtant tout à fait contemporaines, la notre, et celle de la Vanishing Africa, titre original de ce livre.
Informations pratiques, notation et achat :
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Parution : 01/09/2004 39 euros 25 cm x 25 cm 505 pages ISBN : 2-263-0377 Note sujet : 5/5 Note photos : 5/5 Note textes : 5/5 Note esthétique : 5/5 |
En savoir plus sur :
- Gianni giansanti Photographe
- Paolo novaresio Auteur
- Solar Editeur
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