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27/10/07 - Par Laurent Meynier (usage interdit)  - 869 visites  -  Impression (PDF) 

Quarantième ascension du Mont Blanc

Quarantième ascension du Mont Blanc - Alpinisme, esthétique et photographie sportive

Alpinisme, esthétique et photographie sportive

Cette nouvelle collection "Sépia" nous permet de renouer avec le récit de voyage dans un esprit de "découvreur du monde", tel qu’on pouvait l’entendre au XIXe siècle, à la belle époque des voyages exotiques et scientifiques qui marquèrent le début de l’ère moderne. Si le célèbre Jules Verne avait la faculté de décrire de façon crédible et passionnante des pays qu’il n’avait pas toujours visités, son frère Paul ne prétend pas écrire autre chose qu’un récit de voyage ; une histoire vécue. C’est donc dans un esprit documentaire et en esthète qu’il faut aborder ce livre, sans y chercher d’aspect romanesque.

L’auteur est un voyageur aisé, un touriste pourrait-on dire aujourd’hui, qui recherche le frisson de l’aventure pour "le sport". Son propos est simple : permettre au lecteur de suivre les péripéties de son parcours et raconter les envies, les bonheurs, les obstacles et les périls du terrain, à ceux qui voudraient tenter l’aventure [1].

Il entreprend de gravir le Mont Blanc par la voie que l’on nomme "La voie Historique", celle qui part de Chamonix et passe par le glacier des Bossons, puis les Grands Mulets [2]. La première ascension du Mont Blanc date de 1786, soit près de cent ans auparavant ; de ce fait, cette voie est déjà "une classique sportive" en 1870, bien qu’elle fût gravie seulement par quelques dizaines de voyageurs fortunés (comme notre protagoniste).

Mis à part le texte, l’intérêt principal de ce livre en particulier et de cette collection, réside dans l’opulente sélection iconographique et dans sa présentation. On y trouve des paysages grandioses et des belles poses de groupes, mais quelques portraits auraient aussi été les bienvenus. Sur les clichés des Frères Bisson [3], les vues stéréoscopiques de Messieurs Ferrier et Soulier ou encore des Tairraz père et fils, des frères Neurdein et d’autres photographes [4] alpinistes passionnés, moins renommés, mais aussi admirables, des personnages en tenue noire, souliers cloutés et chapeau à large bords posent entre les impressionnants séracs (blocs de glace) qui forment la couche supérieure des glaciers. Des troupes d’alpinistes encordés franchissent les crevasses grâce à de petites échelles transportées à dos d’homme et inventent ainsi les gestes d’un alpinisme moderne qui deviendra de plus en plus sportif. On devine la prouesse des photographes qui, outre le fait de monter en transportant leur matériel, arrivaient à un rendu si fin des violents contrastes provoqués par la neige et le soleil, surtout sans cellule ; Chapeau bas, Messieurs !


À une époque où les transformations climatiques dues au réchauffement de la planète commencent à se voir en particulier dans les fluctuations des glaciers, on peut apprécier ici le recul considérable qu’ils ont pris depuis la fin du XIXe siècle. Ces photographies d’époque (1869-1871) deviennent ainsi des documents de référence qui permettent de vérifier ces mouvements très impressionnants. Cet aspect apporte un intérêt supplémentaire à l’ouvrage des Éditions de l’Amateur et pourra ainsi participer à la sensibilisation de chacun sur les conséquences déjà tangibles du réchauffement climatique. Comment ne pas penser aujourd’hui au devenir de cet environnement alpin ?

Pour la première fois dans une édition abordable, plusieurs collections particulières sont mises à contribution et livrent des œuvres inédites. La qualité des reproductions est très bonne, le papier et le petit format paysage sont bien choisis. Les tons sépia des tirages originaux à l’albumine sont restitués avec finesse grâce au bon usage des couleurs d’impression, une gamme de bruns très proches des tons originaux qui rendent des ombres intenses sans être bouchées et des lumières fines impossible à rendre en quadrichromie. Bref, l’impression qualitative qui se dégage rend très agréables la manipulation et le feuilletage du livre lui-même. Gageons que cette collection devrait avoir un succès mérité avec un concept excellent, à la façon d’un carnet de voyage. Il est donc bien préférable d’avoir un format 13x21 cm de bonne qualité, plutôt qu’un vilain agrandissement grand format, c’est un choix éditorial qui est justifié dans une perspective qualité-prix. J’espère que le volume consacré à Jean-Henri Fabre (qui est en préparation), nous permettra de découvrir une iconographie aussi originale et peut-être un texte inédit ?


[1] Paul Verne fait référence dans le texte au premier accident mortel survenu en 1820, lors de la dixième ascension. Alexandre Dumas avait relaté cette expédition grâce à Marie Coutet, un guide rescapé de l’expédition. Un témoignage qui mériterait lui aussi d’être redécouvert !

[2] D’après un ami savoyard, ce chemin n’est plus utilisable actuellement du fait d’un éboulis de sérac et la voie "classique" dite "Voie des cristalliers" ou "Voie Royale" part désormais de Saint-Gervais pour rejoindre le refuge, puis le dôme du "Goûter". Chamonix et Saint-Gervais se sont disputé la propriété du sommet jusqu’en 1944 et l’état a finalement tranché pour une copropriété délimitée par l’arête sommitale.

[3] Les frères Bisson Louis-Auguste (1814-1876), surnommé "aîné" et Auguste-Rosalie (1826-1900), ou Bisson "jeune", sont membres de la nouvelle Société Française de Photographie fondée en 1854. Ils ont gagné une notoriété internationale à l’époque grâce à leurs tirages géants sur papier (100x80 cm) qui étaient réalisés à Paris dans leur atelier Rue Garancière (30 employés) et vendus dans plusieurs pays. Ils réalisent des images des principaux monuments historiques.

Leurs photographies de glaciers dans le Massif du Mont Blanc datent de 1858 à 1860 et sont surtout réalisées par Auguste-Rosalie qui se prend au jeu sportif des randonnées alpines et réalise cette ascension deux fois. Elles ont été commandées au départ par Napoléon III et constituent donc les premières images officielles de l’alpinisme. Ces vues ont été autant appréciées par les esthètes que plébiscitées par l’Académie, de par leur composition et traitement des lumières exemplaires et de par leur rigueur scientifique pour l’étude des glaciers. Auguste-Rosalie avait par la suite proposé une édition petit format à l’attention des voyageurs et des artistes, projet qui pourrait être apparenté à cette nouvelle collection "Sépia" selon le même principe.

[4] Pour développer leur activité, les photographes de montagne ont dû utiliser les nouvelles technologies de leur temps, comme les négatifs sur verre au collodion en grand format (44x30 cm) et les épreuves papier à l’albumine. Cette technique leur a permis de se libérer des fortes contraintes du daguerréotype : à savoir une pose longue de plusieurs dizaines de minutes et un traitement très lourd à base de produits chimiques, de mercure et surtout l’absence de négatif, ce qui excluait auparavant la reproduction et l’agrandissement des vues.


Informations pratiques, notation et achat :

Format : Broché
153 pages
Collection : Sepia
Parution : 6 septembre 2007
Dimensions : 13 x 21 cm
ISBN-10 : 2859174648
ISBN-13 : 978-2859174644
Prix : 15 €
Photos : 4,5/5
Texte : 4/5
Mise en page : 4,5/5
Impression : 5/5
 


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