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12/03/08 -
Par Laurent Meynier
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Rodin et la photographie

Le penseur de Matière
Rodin gardait tout, dessins, projets sur papier, essais, photographies des différentes étapes de son travail… Tous les objets qui l’entouraient et permettraient un jour de reconstituer son univers, fût-ce un siècle plus tard et qui sauraient témoigner de sa personne et de son œuvre.
Il organisait sa vie comme sa sculpture, en modelant par petits bouts de matière un univers à sa dimension. Innovant dans son art et grand communicateur d’avant l’heure, il utilisa tous les aspects de la photographie ; la photographie support de travail, témoignage du processus de fabrication, moyen de reproduction des œuvres, moyen de diffusion et de communication… Et Rodin créait simultanément la matière de ses œuvres et la substance de son personnage mythique.
Ce livre est un magnifique catalogue de l’exposition [1] qui a été préparée à partir des collections photographiques du Musée Rodin à Paris. Elle rassemble un fonds patrimonial de plus 7000 photographies prises entre 1870, année des premiers clichés, et 1917, à la disparition du sculpteur. La plupart de ces images n’avait pas été exposée au public depuis le Salon des Pictorialistes de 1993. Le premier intérêt de ce recueil est de nous permettre de toucher du doigt une époque, des personnes, un contexte, des méthodes, une recherche et de comprendre plus précisément le fonctionnement de tout cet univers englouti par le temps.
Quel homme était Rodin dans sa réalité de l’époque ? Le personnage de légende [2], l’ours, la "gueule" de sculpteur à la grande barbe hirsute et au regard vif, avec ses pommettes et son front droit "taillé à la hache", quel individu se cache dans cette blouse et sous ce fameux bonnet ? Comment Rodin travaillait-il, et avec qui ? Où puisait-il et comment utilisait-il son inspiration pour produire ces chefs d’œuvres qui font aujourd’hui encore l’admiration des connaisseurs et des amateurs ? Les réponses sont dans les pages de ce livre.
Les textes très documentés permettent de mieux comprendre le contexte et les méthodes du Maître. Les auteurs arrivent à reconstituer avec crédibilité les traits de caractère et les humeurs d’un personnage jusque là méconnu du grand public, un homme haut en couleurs et véritablement digne d’un roman de Balzac.
Au travers des abondantes notes, citations et récits, les auteurs parviennent aussi à recréer l’entourage et l’environnement du Maître, ses différents ateliers, son mode de travail et ses choix stratégiques qui lui permirent d’arriver à la notoriété que l’on sait. On y découvre une grande entreprise qui se développe au gré des nouvelles technologies de son époque. Elle est dirigée d’une main de fer par ce chef d’orchestre incroyable qui a su détecter, gérer et exploiter les compétences de dizaines d’intervenants, tantôt pour les aspects techniques, pour les apports artistiques ou encore dans la volonté de maîtriser l’image, la communication et la commercialisation de ses œuvres.
Il y aurait encore suffisamment de matière pour dégager facilement de cette documentation d’autres thématiques telles que : L’œuvre sculptée, les dessins, les femmes, l’inspiration des poètes [3], l’entrepreneur etc. Un ouvrage en tout points passionnant, riche d’archives et d’informations exclusives, une source indispensable pour l’amateur et le spécialiste.
L’art et la matière du catalogue
• L’ouvrage se compose d’une première partie explicative préfacée par Dominique Viéville, Conservateur Général et Directeur du Musée Rodin. L’histoire de la collection est relatée par Hélène Pinet, responsable du service de recherche et de la documentation, à qui l’on doit en grande partie cette exposition, ces textes et ce catalogue. Suivent un texte passionnant de Michel Frizot sur les utilisations spécifiques du support photographique par le Maître sculpteur et un texte de Sylvester Engbrox, du service documentation, qui expose le contexte de l’époque et l’arrivée de la photographie comme nouvelle discipline artistique.
• Une deuxième partie écrite par Hélène Pinet explore en détail les différentes utilisations que Rodin faisait de la photographie. On y apprend tout d’abord son faible intéressement pour cette technique à qui il reproche de ne pas rendre le volume ni la lumière de ses sculptures.
Au début, Rodin ne voit dans la photographie qu’un support de travail. Il emploie des photographes pour conserver les différentes phases de construction et reproduire ses œuvres. Hélène Pinet, qui décrit l’environnement de façon très réaliste, précise que la gravure est à cette époque (vers 1880) l’unique méthode de reproduction des œuvres dans les livres et que les graveurs travaillaient principalement d’après des photographies, d’où leur nécessité première.
Ce texte est très instructif sur la relation qui va se développer entre le sculpteur et le média, et qui va grandir avec le temps. Dès les années 1880 Rodin emploie des photographes amateurs, ne recherchant pas de valorisation artistique pour ses œuvres. Bodmer, Pannelier ou Freuler lui fournissent une quantité d’images qui finiront au mieux chez les graveurs, sinon gouachées ou crayonnées par lui, car il est plus simple de retoucher une image qu’un volume dans l’étude des formes.
Avec le recul des années, ces retouches de dessin sur photographies gardent effectivement une valeur de témoignage sur l’évolution des œuvres du maître et certaines ont même pris une valeur inattendue, une valeur esthétique étonnante. Il est vraiment captivant de pouvoir visiter la trace de ces différentes étapes, avec les repentirs, les extensions, les détourages au pinceau et les idées à développer ou celles qui ont été abandonnées en cours de route.
Par la suite, c’est l’apport artistique qui va séduire Rodin. Avec d’autres photographes de sensibilité pictorialiste, les simples documents de travail se transforment en portraits, à mi-chemin entre la peinture et la photo. Rodin reconnaît et signe les épreuves. Assisté de Bulloz, il en maîtrise les droits de reproduction et développe l’édition, la diffusion et la vente. Pour finir, Rodin est intéressé par le média photographique lui même et il comprend que le développement de sa communication et la maîtrise de son image, pourront constituer un apport de premier plan pour développer sa notoriété par-delà les frontières. Autant de pistes explorées par ce livre et de réponses trouvées parmi les 304 illustrations qui étoffent une iconographie remarquable et longtemps inédite.
• Une troisième partie concerne les photographes en particulier et développe un autre aspect très intéressant : elle retrace les interventions précises de plusieurs photographes et d’autres intervenants notoires en analysant les raisons et les apports spécifiques de chacun.
En premier lieu, l’histoire d’Eugène Druet, le premier photographe attitré de Rodin et le plus fidèle d’entre tous, celui qui s’investit jusqu’à l’excès pour satisfaire le Maître. En témoignent les différentes phases de collaboration qui sont relatées avec une précision romanesque. Il deviendra galeriste par la suite et restera l’ami de Rodin malgré les nombreuses péripéties qui mirent son travail à l’épreuve et se soldèrent souvent à ses dépens. Rodin appréciait le côté flou et fouillis de ses photographies (contrairement aux critiques d’art) et le fit exposer souvent avec lui. Jacques-Ernest Bulloz, l’éditeur photographe de Rodin, qui a su intégrer efficacement les contraintes et les contradictions du Maître et développer toute la gestion administrative pour diffuser ses œuvres dans des formats et supports variés. Cartes postales, catalogues, reproductions… qui marquèrent le début d’une activité d’édition et de communication très organisée dès le début du XXe siècle. Par la suite, Rodin pris conscience de l’apport artistique que pouvait représenter la photographie. Il fit appel aux photographes Pictorialistes pour développer des images plus proches de la peinture et notamment du style spécifique du peintre Eugène Carrière.
La seule femme photographe de l’entourage de Rodin se nomme Gertrude Ksebier. C’est son magnifique portrait qui fait la couverture du présent catalogue. Stephen Haweis et Henry Coles, deux jeunes Anglais venus en "stage", firent à leurs dépens une expérience de collaboration éphémère. Rodin avait la maîtrise totale des droits de reproduction et s’avérait être souvent un négociateur habile et intraitable ! Jean Limet, un spécialiste de la patine sur bronze vint remplacer Eugène Druet au pied levé, lors d’un conflit sur les droits de reproduction avec Rodin. Ce photographe amateur rencontrant les Pictorialistes, se lança dans des recherches de coloration les épreuves photographiques à la grande satisfaction de Rodin. Edward Steichen, qui fut sans doute le plus illustre collaborateur de Rodin vint tout exprès des Etats-Unis pour le rencontrer et s’installa en France en 1906.
Rodin voulut se lancer dans une grande campagne photographique autour de son "Balzac", œuvre majeure du sculpteur et véritable hymne au génie. En 1908, il donne à Steichen l’occasion de sublimer le génie créatif de sa sculpture et de parvenir au paroxisme de la photographie pictorialiste. Les deux artistes passent des nuits entières à faire les prises de vues en extérieur et atteignent une représentation spectaculaire de l’œuvre qui touche Rodin au plus haut point et propulse Steichen vers la reconnaissance de ses pairs, comme son maître et ami Stieglitz à New-York. "C’est le Christ marchant dans le désert", "Vos photographies feront comprendre au monde mon Balzac", deux citations de Rodin tirées du texte d’Hélène Pinet qui décrit dans ce dernier texte, la rencontre exaltante entre Rodin et Steichen et l’histoire de leur amitié jusqu’à la mort de Rodin en 1917.
Une dernière partie est consacrée à la biographie à nouveau très documentée des nombreux photographes connus et inconnus dont les clichés alimentent le fonds du Musée et d’une bibliographie.
Auteur : Ouvrage collectif sous la direction d’Hélène Pinet
Textes : Damien Bril, Silvester Engbrox, Michel Frizot, Marie Garet, Nelly Kuntzmann, Cédric Lesec, Hélène Pinet et Dominique Viéville.
Photographies : Karl-Henri Bodmer, Jacques-Ernest Bulloz, Pierre Choumoff, Alvin Langdon Coburn, Pol Marsan Dornac, Eugène Druet, D. Freuler, Stephen Haweis & Henry Coles, Gertrude Ksebier, Jean Limet, Adolph de Meyer, Victor Pannelier et Edward Steichen.
[1] Exposition Rodin et la photographie, du 14 novembre 2007 au 2 mars 2008, au Musée Rodin, 79 rue de Varenne, 75007 Paris.
[2] Rodin avait été interprété au cinéma par Gérard Depardieu dans le film "Camille Claudel" réalisé par Bruno Nuytten. L’acteur présente une ressemblance physionomique flagrante dans certaines de ces photographies.
[3] Rodin avait illustré le poème "La Poison"de Charles Baudelaire d’après une photo gouachée de "La Mort d’Adonis".
Informations pratiques, notation et achat :
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Dépot légal : 15 nov. 2007 ISBN : 978-2-07-011909-7 / Éditions Gallimard ISBN : 978-2-35777-003-8 / Musée Rodin Dimensions : 21 x 27,5 cm broché Pages : 224 pages, 304 illustrations Prix : 39 euros Notre appréciation : Intérêt du sujet : 5/5 Photographies : 5/5 Textes et documentation : 5/5 Mise en page : 5/5 Impression et reliure : 4/5 |
En savoir plus sur :
- Karl-Henri bodmer Photographe
- Jacques-Ernest bulloz Photographe
- Pierre choumoff Photographe
- Henry coles Photographe
- Adolph de meyer Photographe
- Eugène druet Photographe
- D. freuler Photographe
- Stephen haweis Photographe
- Gertrude käsebier Photographe
- Alvin langdon coburn Photographe
- Jean limet Photographe
- Pol marsan dornac Photographe
- Victor pannelier Photographe
- Edward steichen Photographe
- Damien bril Auteur
- Silvester engbrox Auteur
- Michel frizot Auteur
- Marie garet Auteur
- Nelly kuntzmann Auteur
- Cédric lesec Auteur
- Hélène pinet Auteur
- Dominique viéville Auteur
- Gallimard Editeur
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