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22/06/08 - Par Elise Coupas  - 944 visites  -  Impression (PDF) 

Saisons indiennes

Saisons indiennes - Du particulier à l'universel

Du particulier à l’universel

Saisons indiennes est le fruit de la rencontre de deux femmes, toutes deux passionnées par l’Inde : Marie Accomiato, photographe, qui se rend régulièrement en Inde depuis 1995, et Élisabeth Foch, voyageuse et écrivain, qui accompagne les photographies noir et blanc et couleur d’un texte érudit et envoûtant. S’attacher à donner une image fidèle d’un pays aussi vaste et divers, dont la rumeur et les odeurs constituent de plus une donnée essentielle, pourrait relever de la gageure ; les auteurs réussissent pourtant parfaitement à livrer par petites touches, en-dehors de toute recherche d’exotisme, le portrait d’une « humanité du quotidien » – portrait qui touche par l’universalité de son propos.

Saisons indiennes est une invitation à découvrir l’Autre, hors des sentiers battus ; le choix des sites révèle le plaisir de se laisser guider par le hasard d’une rencontre, d’un désir soudain. Du fameux Temple d’or des Sikhs d’Amritsar au Punjab à la mosquée Badshahi de Lahore au Pakistan, des vues de la mousson à Darjeeling au Bengale occidental aux pêcheurs de Bogmalo à Goa, le fil conducteur est l’Homme, dans un pays où la frontière entre le sacré et le profane semble poreuse.

La découverte des photographies évoque deux sentiments apparemment contradictoires : surprise et émerveillement face à la diversité des sujets et la beauté qui s’en dégage, et étonnement lorsque l’on réalise que chaque image cristallise les multiples représentations que tous ceux que l’Inde fascine peuvent se faire. Qu’elles appartiennent au domaine impalpable des sensations, des visions, des fantômes d’images, ou qu’elles soient d’une facture plus classique, plus strictement « documentaire », toutes ces photographies semblent sortir directement de notre propre imaginaire – à moins qu’elles ne répondent en fait parfaitement à notre quête d’évasion et de connaissance ?

Marie Accomiato capte, fixe d’une manière légère et discrète l’âme du pays. Et si l’utilisation de la couleur rend bien les scintillements, les fêtes, la vie dans ses extrêmes, le noir et blanc nous renvoie l’image d’une autre facette de l’Inde, une Inde silencieuse en quête de spiritualité, captée aussi bien dans les gestes et les rapports quotidiens des hommes et des femmes que dans la vue d’un paysage dépouillé ou la façade enluminée de quelque temple. Les photographies sont à l’image de leurs sujets : elles demandent du temps et du silence pour être pleinement appréciées ; la photographe semble faire preuve d’une réelle humilité devant ses sujets, lorsqu’elle saisit la beauté de moments fugitifs ou la grâce d’un geste, d’une attitude. Il faut aussi insister sur la qualité de la composition de chaque image, qui met en valeur la stabilité et le poids des choses et des monuments, ou le lien particulier unissant les hommes à leur environnement. Les sujets sont le plus souvent vus de dos, ou se résument à un détail subtilement choisi ; l’approche n’est ainsi jamais frontale, sèche, abrupte : tout est suggéré.

Ainsi, l’on s’attendrait à voir représenter la ville sainte d’Haridwar par sa fête du Gange, avec ses scènes de liesse amplifiées par une explosion de couleurs. Or Marie Accomiato a choisi de nous montrer une scène intime : deux femmes, sans doute une mère et sa fille, se baignent dans le fleuve sacré ; l’on ne sait si elles se sont échappées de la foule, ou si leur retrait du monde environnant est du à la magie du cadrage ; peut-être s’agit-il simplement d’une scène ordinaire. La vue en plongée et le cadrage serré montrent l’essentiel, à savoir le regard de la jeune femme vers sa mère agenouillée ; leurs deux visages sont cachés, les gestes sont retenus mais les corps en disent bien assez. À l’image du Gange, le sentiment du sacré irrigue tout en Inde. Ce cliché le rappelle très bien, tout en y insérant une dimension supplémentaire, celle des liens indéfectibles entre une mère et sa fille, partageant le même rituel ; l’on revient aussi à l’origine du mot religion : religare, relier. La relation intime et particulière prend une dimension universelle, et c’est en cela qu’elle nous touche.
(Le Gange, Haridwar, Uttaranchal 2005 - page 66)

Si certaines images relèvent de l’univers du rêve, de l’apparition fantomatique – effets de brume liés à la seule mousson ? (Daargeling, Bengale occidental, 1998 – première de couverture), quelques-unes – les plus réussies – font preuve d’une grande clarté tant dans la lumière que dans la composition très « classique ». Hampi, Karnataka, 2003 (page 1) fait ainsi songer aux paysages imaginaires de ruines des 17e et 18e siècles : sur fond de paysage sommaire, une vache nous regarde ; on aperçoit au fond un temple en ruines. En une seule image se trouvent ainsi rassemblés une sorte de condensé de l’Inde sacrée et un paysage renvoyant à notre propre culture – notamment le genre des ruines, relié au grand thème de la mélancolie. Ici encore l’universalité et l’intemporalité du sujet sont troublantes.

Élisabeth Foch livre une vision elle aussi toute subjective de l’Inde et de ses habitants, suivant ou se détournant du chemin tracé par la photographe. Très attachée à l’évocation précise des émotions et des sensations qu’elle-même a expérimentées dans ce pays, elle parsème également son récit de références à l’histoire du pays – et particulièrement celle de ses rites et croyances. Saisons indiennes devient ainsi sous sa plume une invitation au voyage imaginaire, à la découverte de la littérature indienne, de ses poèmes et textes sacrés.

« On s’en remet enfin au ciel, comme les hindous dont le calendrier est chaque année sous l’influence d’une planète. Le regard élargi aux dimensions du paysage, on ne distingue plus l’ordinaire du surnaturel : cimes et stupa, danseurs et pêcheurs, vaches et vélos, bergères et chanteurs, éléphants et dévots, temples et oiseaux, arbres et rochers. On voit l’univers divinement réglé : Shiva Nataraja, le Seigneur de la danse, rythme création et destruction cycliques des mondes. Et l’on se dit qu’un jour peut-être, on aura la sagesse d’être immobile ».

Vous pourrez retrouver les photographies de Marie Accomiato à la galerie – librairie Impressions (Paris 3ème), du 11 juin au 5 juillet 2008.


Infos pratiques, notation et achat :

Format : Broché
72 pages, 19 x 19 cm
Editions : Ci Vediamo
Parution : 24 février 2007
Langue : Français
ISBN-10 : 2952851905
ISBN-13 : 978-2952851909
Prix : 30,00 €
Notes :
Intérêt du sujet : 5 / 5
Photographies : 4 / 5
Texte : 4 / 5
Présentation : 5 / 5
 


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