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Photographe Portrait
Par Laurent Fabry  8/04/05
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Livre photo récit, essai, journal, histoire illustrée

Sky, l’indien qui qui rêvait de devenir aigle

Sky, l'indien qui qui rêvait de devenir aigle - Sky

Sky

Dans l’enfer vert de la guerre du Vietnam, un jeune journaliste va faire ses premières armes tout en rêvant de devenir photo reporter. Rêve qu’il réalisera en devenant un des plus grands spécialistes des conflits ayant animé la planète ces dernières décennies. Des guerres dont il reviendra souvent blessé, parfois rescapé, mais auxquelles il aura toujours l’immense talent de survivre. Ce jeune homme fougueux qui débarque à Saïgon à l’âge de 18 ans, ce jeune loup, Wolf, s’appelle en fait Patrick Chauvel. Celui qui le baptisera ainsi, c’est Sky, alias Sky Eyes, un indien d’Amérique aux yeux clairs provenant de la tribu des Chiricahuas, enrolé dans les troupes américaines au sein des LLRP, ces forces spéciales aux objectifs hautement périlleux derrières les lignes ennemies. Reconnaissances, assassinats, captures de prisonniers ou embuscades. Réservées aux meilleurs éléments agissant par petits groupes d’une poignée d’hommes, les missions clandestines des lurps sont tellement spéciales que officiellement elles n’existent pas. Lors de ces périodes de survie, dans ces espaces interdits où la place d’un journaliste se mérite âprement et ou la seule règle est celle de la survie, une amitié formidable naîtra entre les deux hommes. L’un est là pour tuer, l’autre pour témoigner. Le premier n’a pas choisi de se battre, mais conscient de sa destinée et loin des siens, il choisira le second pour témoigner, pour raconter. Cette histoire, il faudra trente ans à Patrick Chauvel pour parvenir à la libérer, et lui redonner vie dans un roman à cent à l’heure époustouflant et poignant. Celui de Sky, promis et écrit pour lui, une aventure incroyable.


Intérieurement torturé, assailli par les états d’âmes du baroudeur toujours en quête de sens, le photographe ne comprend d’abord pas pourquoi celui qui se dit "peau rouge, tuant des jaunes pour une guerre de blancs" semble avoir trouvé sa voie dans cette mécanique meurtrière dont il est un acteur redoutable. Il repoussera même un temps cette complicité naissance entre le chef de section spéciale et lui, mais l’enchaînement des événements ne lui laissera pas le choix, et bientôt sa colère et son mutisme laisseront place à une larme écrite par Sky sur sa joue, laquelle accompagnera les soldats dans leur mission jusqu’à leurs derniers instants. On ne déboule pas au beau milieu d’une guerre comme un papillon sur une fleur. Le journaliste ne descend pas d’un hélicoptère en terrain hostile sans risquer de se faire mutiler sévèrement pour en repartir aussitôt. Si Sky et Wolf se sont trouvés, c’est parce que le premier constituait un élément des plus fascinants pour le reporter, et parce que dans sa capacité à analyser instantanément la situation, ce guerrier détectera tout de suite chez le reporter la chance et le talent de ceux qui savent traverser une guerre, en revenir pour témoigner. Pour autant, ce n’est pas en donnant l’assaut englué dans les marécages infestés de sangsues, suivant aveuglément un apache charismatique qui file comme l’éclair dans son uniforme de soldat américain et ne se laisse jamais capturer ni par l’objectif ni par l’ennemi, que le photographe trouvera l’occasion idéale de s’exprimer. Les images qu’il prendra seront le plus souvent celles des cadavres de soldats morts au combat, de villages dévastés, confondant parfois dans sa musette ses appareils photo avec une arme à feu ou la main inerte d’un soldat mort dans ses bras.

Cette course infernale, cette fuite en avant, ponctuée d’instants de répit dans les bars moites et enfumés de Saïgon, se poursuivra en d’autres temps et d’autres lieux. En effet, ni l’un ni l’autre des deux protagonistes ne s’éternisera pas dans cette guerre. L’intérêt du public pour ce qui se passe au Vietnam s’érode et Patrick Chauvel retrouve l’atmosphère superficielle et satisfaite d’un Paris post-soixante huitard. Sky déserte, et c’est alors une toute autre histoire qui commence. Le soldat intouchable, le virtuose de la survie dans toutes les conditions, capable de dormir avec ses gars à même le sol terré comme un animal avant de donner l’assaut et exécuter sa mission avec une rigueur implacable, se retrouve soudain désarmé dans une société qui lui est totalement étrangère. Pire, ce grand apache aux cheveux longs qui danse à moitié nu sur la piste de danse des boîtes branchées et semble sortir tout droit d’un film de Kusturica est l’attraction de tout Saint Germain des prés, il en est réduit à devenir la coqueluche de Jim Morrisson. Comme un enfant, en proie à tous les excès au milieu d’une jeunesse frivole qu’il ne connaît pas et qui va le happer. Les bars, les bagarres, les mauvais coups, cette fois c’est Wolf qui veillera sur lui et tentera de le guider dans ce parcours rempli de rencontres, d’instants magiques mais aussi d’embûches. Une histoire qui, forcément, finira mal.

Comme l’explique l’auteur de ce deuxième livre chez Oh ! Editions, "ce qui est déterminant pour un reporter, ce sont les aventures et les gens qu’il rencontre". Dans Rapporteur de guerre, il raconte un récit, celui de sa carrière. Il y explique qu’il en a vécu des aventures, qu’il en a veillé et accompagné des blessés à l’article de la mort sur le front d’une sale guerre ici ou là, comme seul témoin possible de leur détresse. Mais avec Sky, c’est bien autre chose. Ce roman raconte l’amitié sans borne, rude et virile, de deux êtres aux destins exceptionnels, celle qui est de l’ordre de l’osmose, et qui "est si forte qu’elle fait que tout ce qui arrive à l’un les met en danger tous les deux à la fois". Patrick Chauvel était censé faire des photos pour témoigner, il a accompli, sur le plan personnel et humain, quelque chose qui va bien au-delà. A destination d’individus pour qui aucune photo ne pourra jamais faire mieux. Pour son grand-père, sans doute, dont la sagesse et l’érudition avait peut-être trouvé en Sky une meilleure écoute à l’époque et qui détenait sûrement les clés de la situation : On ne parle pas de la guerre, on la fait. Nous l’avons faite, tous les trois - disait-il à Sky et Wolf - et la peste, comme la guerre, abolit les frontières individuelles des hommes. Le temps, l’espace ne sont plus les mêmes. Chacun se retrouve projeté dans une même aventure collective, compagnons d’infortune dans une fatalité qui les dépasse, subissant l’événement, ou bien sommés d’agir selon les lois d’une grande aventure qui fonctionne comme un jeu dont ils seraient les acteurs. Un sentiment de communauté, de fraternité, une solidarité réelle, nous donnent alors l’impression de nous affranchir de notre condition. L’homme est changé. C’est un règne nouveau qui s’ouvre et qui durera. Plus jamais les choses et les gens n’apparaîtront ce qu’ils étaient naguère. Pour lui-même, aussi, afin de tenir la lourde promesse que Sky lui avait fait faire, après avoir avec lui tenu tête à l’ennemi sur le champ de bataille, puis fait face aux aléas de la vie, une vie parfois encore plus ingrate et inégale que la guerre. Pour la tribu des Chiricahuas, enfin, chez qui la tradition orale est la seule façon de perpétuer le souvenir, de le transmettre et de le magnifier. L’histoire qui nous est racontée dans ce livre, Patrick Chauvel l’a mimée trois soirs de suite dans une réserve indienne du nouveau Mexique, en dansant et en hurlant. Au-delà des images, au-delà du roman, cette scène indescriptible, aussi réelle que mystique, aussi incroyable qu’évidente, est celle qui m’émeut le plus. C’est ce que je garderai de ce texte époustouflant. Enju !


Infos pratiques, notation et achat :

Parution : 07/03/2005
20 euros
24 x 15 x 2.5 cm
310 pages
ISBN : 2-91500556
Note sujet : 5/5
Note photos : 1/5
Note textes : 5/5
Note esthétique : 5/5
 


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