Communiqué
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Sven Johne, Liza Nguyen, Arno Gisinger

Pour sa quatrième exposition de la saison, La Filature propose trois présentations inédites en France. Elle met en perspective les œuvres de jeunes photographes qui interrogent le rapport de la photographie à l’Histoire, développant un axe singulier trop peu souvent exploré. Tous trois associent à l’image un médium commun, l’écriture ; le texte faisant alors partie intégrante de l’œuvre ou renvoyant, par un effet de miroir, au questionnement qu’il porte. La forme contemporaine de ces images provoque une relecture du passé, élément central de l’Histoire en cours.
Le regard de Arno Gisinger sur l’exil en France du philosophe allemand Walter Benjamin - série présentée pour la première fois dans sa quasi globalité – ainsi que les portraits « symétriques » de Liza Nguyen sur la mémoire de la Guerre 14-18 des deux côtés du Rhin, font écho aux derniers travaux de Sven Johne. Réinterprétant la réalité pour mieux la mettre en évidence, il poursuit son exploration de l’ex-Allemagne de l’Est par une construction subtile entre documentaire et fiction.
Arno Gisinger : Konstellation Benjamin
en collaboration avec Nathalie Raoux
Il ne faut pas dire que le passé éclaire le présent ou que le présent éclaire le passé. Une image, au contraire, est ce en quoi l’Autrefois rencontre le Maintenant dans un éclair pour former une constellation. En d’autres termes, l’image est la dialectique à l’arrêt. Car, tandis que la relation du présent avec le passé est purement temporelle, continue, la relation de l’Autrefois avec le Maintenant présent est dialectique : ce n’est pas quelque chose qui se déroule, mais une image saccadée. Seules des images dialectiques sont des images authentiques (c’est-à-dire non archaïques) ; et l’endroit où on les rencontre est le langage. Réveil. Walter Benjamin, Passagen-Werk.
Depuis 1994, Arno Gisinger poursuit une œuvre cohérente, consacrée à la représentation contemporaine de l’histoire et de la mémoire. Konstellation Benjamin est une installation spécialement conçue pour Mulhouse qui reprend les principes d’une œuvre précédente, Hotel de Francia, la période concernée étant élargie de 1933 à 1940. Ce travail est réalisé en collaboration avec Nathalie Raoux, philosophe, chercheuse à l’EHESS (Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales) et spécialiste de Walter Benjamin.
Au final, l’exposition présente une série de trente-trois photographies couleur de très grand format, reproduites sur du papier affiche et directement collées sur les cimaises de La Filature. L’ensemble des images couvre environ 40 m linéaires et fait référence, dans sa forme, à la grande tradition des papiers peints panoramiques du Musée des Papiers Peints de Rixheim. Un portfolio de tirages photographiques sera produit à la même occasion.
La question de la représentation de l’Histoire à travers ses différentes formes et figures d’expression (portraits, objets, paysages) se trouve au cœur de mes préoccupations artistiques depuis une décennie. Mes images proposent une relecture contemporaine, à travers le médium photographique et parfois l’écriture, des lieux et des non-lieux de la mémoire. D’une première série sur Oradour-sur-Glane (Oradour-sur-Glane. Archéologie d’un lieu de mémoire, 1994), jusqu’à Coudrecieux & Mulsanne (2006), en passant par des photographies sur la spoliation des biens juifs en Autriche (Invent arisiert, 2000) et en France (147, rue Sainte-Catherine, 2004), mes travaux se penchent souvent sur la question des limites de la représentation visuelle.
L’actuel travail sur Walter Benjamin et la France, en cours depuis 2005, s’inscrit pleinement dans cette recherche artistique. Un premier volet a été montré en 2005 à l’Abbaye de Montmajour dans le cadre des Rencontres internationales de la photographie d’Arles. Intitulé Hotel de Francia, ce récit visuel retrace les sept dernières étapes de l’exil du philosophe allemand en France, de septembre 1939 à septembre 1940, de Chauconin à Port-Bou et à l’Hotel de Francia, où Benjamin mourut le 26 septembre 1940. Autant de non-lieux de mémoire donnés à voir dans un montage de photographies contemporaines et d’extraits de lettres de Walter Benjamin ». Arno Gisinger.
Sven Johne : Grossmeister der Tuschung (Grand maître de l’illusion), Elmenhorst, Demmin
Sven Johne a entrepris depuis quelques années de parler de ce qui subsiste encore de ce que fut l’ex-RDA. À travers le récit de destinées singulières, il met en évidence, en appuyant le trait par un recours subtil à la fiction et dans une approche métaphorique, le décalage persistant entre un fondement culturel qui tient encore beaucoup de l’ancien régime et une réalité sociale et économique qui relève de « la nouvelle route glorieuse vers le libéralisme ».
Chaque série où se mêlent photographies, documents et textes est une mise à nu de l’incompréhension « culturelle » qui s’est installée depuis la chute du mur de Berlin, entre les citoyens d’une même Allemagne qui, lorsqu’ils se croisent, retrouvent les uns vis-à-vis des autres leurs identités antérieures.
Grossmeister der Tuschung (Grand maître de l’illusion) « Cinq œuvres héroïques d’Allemands de l’Est qui ne voulaient pas laisser leur potentiel créatif inutilisé… ».
Parmi eux, Joachim Boilstedt : Les dernières années avant la retraite avaient plutôt été insatisfaisantes : Joachim Boilstedt entretenait à mi-temps, depuis 1991, les espaces verts de la ville de Saalfeld. C’est pourquoi, au printemps 2002, J. Boilstedt, alors âgé de soixante-trois ans, décida de devenir cosmonaute. Sur ce, il se mit à construire dans le jardin de son domicile une navette spatiale en tôle et en contreplaqué et décolla. Il resta soixante-trois jours dans sa navette baptisée « Mission Future ». J. Boilstedt avait pensé à tout ; son vaisseau spatial était équipé d’une technologie d’alimentation dernier cri : un câble électrique alimentait une mini-télévision et une glacière, une descente de gouttière évacuait ses besoins et par un petit hublot, son épouse l’approvisionnait. « Ce qu’il aime le plus manger, c’est du gâteau de semoule ou du riz au lait » déclara-t-elle à la presse locale. J. Boilstedt en personne, à travers son judas, racontait aux curieux de passage son voyage dans l’univers. Certes, il était très à l’étroit dans son vaisseau mais au moins l’apesanteur ne lui causait ici pas le moindre souci. Tout restait en ordre, bien à sa place. À une classe venue le voir, cet ancien moniteur de char d’assaut de l’armée nationale populaire (NVA) fit un exposé sur la structure du système solaire et sur les possibilités de colonisation de Mars. À un groupe de visiteurs de Fulda qui passait là par hasard, J. Boilstedt se présenta comme un connaisseur parfait de technologie spatiale soviétique.
Liza Nguyen : Le manteau inconnu
Le travail photographique de Liza Nguyen explore les questions de la représentation, de la mémoire et de l’esthétique : comment représenter le passé, comment se construit le rapport à la mémoire dans la société contemporaine et comment interroger ces questions dans un juste équilibre entre forme et fond ?
Le manteau inconnu regroupe deux séries de portraits prises des deux côtés du Rhin. Liza Nguyen a proposé à des passants de porter un uniforme de la Première Guerre mondiale sur leurs vêtements de tous les jours et les a photographiés dans un environnement quotidien. Les deux manteaux, respectivement bleu horizon et gris-vert, appartiennent à des musées français et allemand, l’identité des combattants qui les ont portés étant inconnue. Ces images sont comme un collage du passé et du présent. Paradoxalement, elles évoquent un magazine de mode d’avant-garde.
À partir de ces uniformes, « restes » de la grande Histoire qui s’efface au fil des générations, les photographies présentées invitent à une réflexion sur la mémoire et la connaissance de l’histoire : que « portons-nous » de notre passé ? Que savons-nous de l’histoire ? L’histoire n’appartient-elle qu’au musée ?
Liza Nguyen a interrogé les personnes qu’elle a photographiées sur l’histoire de leurs aïeux. Peu savait ce qui leur était arrivé. Elle-même ne connait pas les détails de ce qu’a vécu son arrière grand-père dans les tranchées. Elle sait simplement que c’était un traumatisme qu’il gardait profondément enfoui en lui.
Ses portraits sont réalisés dans un environnement urbain contemporain avec une absence de référence aux champs de bataille de la Première Guerre mondiale. Les modèles sont photographiés à une distance identique de l’appareil pour éviter de mettre l’accent sur un des modèles en particulier. Cette mise à distance permet « d’entendre » les témoignages sans privilégier l’un par rapport à l’autre. Ce choix renforce le sentiment de « communauté humaine » qui émane de l’ensemble rendant encore plus absurde les raisons qui poussent les hommes à se battre.
Pour renforcer la dimension symétrique de sa démarche qui juxtapose des modèles choisis de chaque côté du Rhin, elle compose des « couples » en les plaçant devant un arrière plan qui présente de forte similitudes formelles. Similitude provoquée par un élément d’architecture, la pente d’une rue…La simplicité (apparente) de la mise en œuvre du projet, la force du propos et son ancrage dans le monde d’aujourd’hui sont dans la continuité des précédents travaux de cette jeune photographe qui, de projet en projet, construit une œuvre d’une grande cohérence.
Pour prolonger cette interrogation sur l’Histoire, Liza Nguyen propose au public de témoigner à son tour. Elle demande à ceux qui peuvent raconter quelque chose sur "les manteaux inconnus", ou souhaitent parler de l’histoire de leurs aïeux, de venir écrire quelques lignes sur une feuille prévue à cet effet dans La Galerie de La Filature : leur témoignage sera affiché et fera partie de l’exposition. Ils peuvent également envoyer un texte par courrier sur papier libre ou par mail, ils seront rajoutés aux témoignages exposés.
Informations pratiques :
Sven Johne, Liza Nguyen, et Arno GisingerDu mardi 24 avril au samedi 7 juillet 2007
La filature (Mulhouse)
En savoir plus sur :
- Arno gisinger Photographe
- Sven johne Photographe
- Liza nguyen Photographe
- La Filature Lieu d’expo
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