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Photographe Entreprise
Par Delphine Séris  30/11/08
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Livre photo ethno, humanisme, histoire

Sweet Nothings

Sweet Nothings - Série turque

Série turque

Les « sweet nothings » désignent, dans cette série de portraits d’écolières turques, les motifs décoratifs dont celles-ci personnalisent leur uniforme : des petits cœurs, des noeuds ou des fleurettes brodés en plastron, sur leurs poches ou leurs cols. Ces portraits ont été réalisés aux marges orientales de la Turquie, tout près de l’Iran donc, de l’Arménie ou de l’Irak : c’est cette fois par le biais du détail, du « petit rien », à la fois dérisoire et essentiel, que Vanessa Winship, membre de l’agence Vu’, poursuit sa réflexion sur les notions de territoire, de frontière et d’identité déjà abordées dans son précédent livre, La Mer Noire.

Aucune recherche de l’effet, du spectaculaire ou du pittoresque dans les images de Vanessa Winship : à certains, ce livre paraîtra même austère. Les fillettes sont photographiées dans un hall sombre d’école ou un vague couloir, devant un tableau noir, souvent en extérieur. Sans le croissant du drapeau et le portrait de Mustapha Kemal que l’on aperçoit parfois sur le mur des classes, difficile d’ancrer, dans l’espace comme dans le temps, l’ensemble de ces photographies. Le choix du noir et blanc, même s’il est doux comme une caresse, et la répétition du même cadrage contribuent aussi à faire de ces photographies une série têtue, intemporelle et âpre comme ces paysages ruraux que l’on distingue à peine, dévorés par la faible profondeur de champ. Cette série donne forme à ce qui était devenu, pour la photographe anglaise installée en Turquie depuis plusieurs années, une véritable obsession visuelle : les écolières aperçues de villes en villages, et surtout leur uniforme, cette robe bleue symbole de l’Etat turc, dont la charge politique est d’autant plus lourde que les frontières sont proches.

Même quand elles sont un peu tendues, fragiles, d’une raideur quasi militaire parfois, on sent ces écolières en confiance : et pas seulement parce qu’elles serrent la main d’une soeur ou d’une amie dont la photographe a proposé le renfort. Leurs regards, leur simplicité attestent de la bienveillance de Vanessa Winship, de sa conception généreuse de la photographie comme don plutôt que prise. Il s’agit en effet, dans ces portraits, de redoubler par la photographie ce que doit faire l’école : valoriser chaque fillette en lui offrant du temps, le cadeau d’un regard et d’un portrait ; et les traiter en égales, en les plaçant à la même distance de l’objectif, sans pour autant les confondre, les assimiler.


De fait, en choisissant la rigueur d’un protocole photographique immuable, Vanessa Winship oriente et construit notre regard sur ce qui varie d’une fillette à une autre, sur les signes visibles de l’identité de chacune, au-delà de la répétition de l’uniforme. On s’accroche donc aux visages, étrangement familiers parfois, souvent graves, intenses, comme tendus vers leur vérité. Si éloignés, encore, de ces visages minaudiers, excédés ou absents que les jeunes filles souvent portent comme des masques… Mais la photographe, ne serait-ce que par le titre donné au livre, nous invite aussi à scruter ces « petits riens », ces « sweet nothings » par lesquels chaque écolière décore son uniforme. Des broderies délicates font surgir ici et là des petits cœurs, des guirlandes de fleurs, des nœuds, des cerises ou des slogans-grigris (« Love letter », « Flowers of love », « 123 »). Elles sont d’autant plus émouvantes qu’elles fonctionnent à la fois comme signes de reconnaissance, d’appartenance -à un genre, à un âge, comme des indices de petites filles- et de distinction : si le répertoire des motifs est somme toute limité, la gamme de réalisation semble infinie… (puisque même les baskets peuvent dire « love »). Trop ténus pour effacer l’événement du visage, ces détails vestimentaires adoucissent l’austère fonction de l’uniforme, le rendent un peu à la légèreté et à la grâce de l’enfance auxquelles Vanessa Winship rend ici un bel hommage.


Infos pratiques, notation et achat :

Sweet Nothing
Photographies de Vanessa Winship
Relié : 108 pages
Editeur : Images en Manoeuvres Editions (10 juin 2008)
25 euros
Langue : Français
ISBN-10 : 2849951293
ISBN-13 : 978-2849951293
 


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