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2/11/07 - Par Loïc Fel  - 1445 visites  -  Impression (PDF) 

Tombée des nues

Tombée des nues - Photographie de genre sans éceuil

Photographie de genre sans éceuil

La photographie comme art s’est constituée autour de quelques genres phares, hérités de l’histoire des arts plastiques dans laquelle elle s’inscrit. Parmi ces genres, le nu en est sans conteste le plus éculé. Pour un photographe contemporain, aborder un tel sujet demande une assurance certaine pour ne pas tomber de Charybde en Sylla entre la redite suresthétisée ou à l’inverse, l’obscénité pure et simple. Jacques Damez relève ce défi et prend le contre-pied de toute la tradition du nu, comme pour parachever l’exploration de ce genre photographique désormais clos. En porte-à-faux avec cette analyse, le texte de présentation du philosophe Jean-Luc Nancy, digne d’une théorie du nu, y voit plutôt la possibilité d’un renouvellement sans fin puisque le nu donne tout et ne dit rien, quand le spectateur veut savoir, trop habitué à voir et à n’en rien apprendre.

Le travail de Jacques Damez louvoie entre les extrêmes. Tout d’abord si ses clichés sont bien évidemment d’une grande qualité formelle, ils évitent l’écueil du tout esthétique en choisissant des corps canoniques ou tous stéréotypés, en évitant des cadrages et choix de lumières conventionnels et enfin en optant pour des gros plans inhabituels. A l’opposé, cette série ne tombe pas pour autant dans la tendance obscène de la simple monstration de corps nus, sans autre but que la présentation quasi clinique d’une anatomie.

Le processus de réalisation de ces images en explique l’originalité. Le photographe expose ce contexte en fin de volume. Contrairement à toute tradition artistique, il n’a pas choisi ses modèles, strictement féminins, sur simple critère physique. Ensuite, il ne les a pas dirigées afin de composer des « pauses ». Au contraire, ces nus recherchent la spontanéité, que la photographie a la capacité de restituer. Une fois dénudées, les femmes qui se sont prêtées au jeu ont ainsi adopté des pauses spontanées, qui expriment une palette et une complexité de sentiments plus riche que ne l’aurait permis une direction marquée de la part de l’artiste. Tantôt pudique, avec une pointe de gêne et un soupçon de provocation mêlé, tantôt candide ou mystérieuse, parfois séductrice, intime, suave, ou même triste, discrète ou coquine, offerte ou enfin atone, l’émotion véhiculée par chaque image se nuance imperceptiblement de page en page.


C’est probablement le point qui témoigne le mieux du sens de la qualité attribuée à cette série : sa surprenante constance. D’un bout à l’autre du livre qui les rassemble, les images se succèdent en formant une grande unité, thématique et stylistique certes, mais aussi dans les tonalités, l’émotivité et ce qu’il convient de nommer le « style ». Pourtant, ces clichés sont datés de 1991 à 2007, et obtenus avec des procédés photographiques différents au cours de ces 16 années. Rares sont les artistes, tout supports confondus, qui montrent une telle régularité sur une si longue période. Cette durée confirme l’aspect décidé et maîtrisé de la construction de ces nus, qui constituent donc une iconographie raisonnée, en dépits de la spontanéité recherchée dans leur processus de réalisation.

Jean-Luc Nancy ajoute le crédit de sa pensée à ce travail de photographe qui fait échos à ses propres recherches. Déjà dans « Nus sommes. La peau des images » (Paris, Klincksieck, 2003), le philosophe « héritier » de Jacques Derrida s’est intéressé au nu comme genre artistique. Ici, dans un texte extrêmement théorique sur le fond, mais rédigé dans une tonalité plus proche du lyrisme que du didactique, déconcertant, le philosophe pousse le lecteur à reconsidérer le nu, qui sous la fausse simplicité de l’apparition des corps, masque une complexité culturelle dont les strates sont inextricables. Cette introduction permet effectivement d’aborder les clichés de Jacques Damez avec le regard interrogatif qui leur donne tout leur sens.

C’est donc un ouvrage intellectualiste et post-moderne que les éditions Marval distribuent sous le titre « Tombée des nues… » que l’amateur éclairé saura apprécier comme contribution à l’histoire de la photographie contemporaine.


Informations pratiques, notation et achat :

Format : Relié
96 pages
24 x 24 cm
Parution : 15 mai 2007
ISBN-10 : 286234401X
ISBN-13 : 978-2862344010
Prix : 39.90 €
Nos appréciations :
Sujet : 3/5
Photos : 4/5
Esthétisme : 4/5
 


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