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12/02/08 -
Par Laurent Meynier (usage interdit)
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Tout peut arriver

Le monde de Gilgar
Dans Tout peut arriver, Gilbert Garcin exécute son numéro d’équilibriste préféré : Funambule de papier en équilibre sur le fil étroit du temps, il poursuit son chemin avec la détermination farouche du chercheur de vérité. Basculera, basculera pas ? Peut-être un jour certes, mais le plus tard possible, c’est ce qu’on peut lui souhaiter en visitant cette monographie non exhaustive qui présente tout de même une bonne partie de ses 15 années de création intense. Car la réflexion sur le temps qui passe est une des préoccupations de l’auteur de "L’espace et le temps". Le diptyque intitulé La disparition I (portrait en pied avec bloc de glace fondant en premier plan) et La disparition II (portrait en pied avec flaque en premier plan) donne à penser que l’individu est doté d’un optimisme congénital, à moins que cette "disparition" n’évoque en fait le réchauffement climatique, allez savoir… Si j’en crois les variations sur "La leçon d’optimisme", je pencherais pour la première interprétation. "Se faire une idée" c’est là toute la question, mais ce n’est pas Gilbert Garcin qui vous donnera la réponse. Avec beaucoup de recul et un humour grinçant, il laisse libre cours à toute interprétation judicieuse de son œuvre.
À l’instar de Sisyphe et son mythe [1], Gilbert Garcin questionne sans cesse le monde dans lequel nous vivons. Il est condamné à repartir de zéro chaque fois qu’il entrevoit le sommet d’une montagne en forme de point d’interrogation ; c’est ainsi que chaque début de certitude produit une nouvelle question en forme de doute. Le masque mi-amusé mi-stoïque du petit personnage découpé semble se dire en lui-même : "Alors qu’est-ce que tu penses de ça ?" Et d’une façon aussi immédiate qu’inexplicable, par le jeu du miroir qui reflète à l’infini le miroir d’en face, le petit pantin de papier vous regarde droit dans les yeux et la question atteint soudain votre intellect : "Que dois-je penser de cela ?". Au bas de chaque cliché, l’auteur présente son intention à travers quelques mots soigneusement choisis, juste au cas où le spectateur souhaiterait trouver une piste de décollage. Ensuite, l’œil est irrévocablement extirpé de son orbite et attiré par le petit théâtre de papier. En avant toute, c’est parti pour l’univers étonnant de la planète Gilgar !
Et une boîte de Gilgar
Le monde de Gilgar, comme tous les univers, est constitué d’une foultitude d’influences. Gilgar fait penser à d’autres univers artistiques, des courants de pensée, au surréalisme bien sûr, à la photo et au cinéma, à la peinture, à la littérature. Comment ne pas citer surtout "Le mythe de Sisyphe" d’Albert Camus ? Alors dans quel tiroir va-t-on pouvoir ranger Gilbert ? Gilbert Garcin revendique un certain nombre d’influences à travers les dédicaces de ses œuvres : Le chien d’Elliott (d’après Elliott Erwitt), Un autre jour (d’après Edward Hopper), La précarité (d’après Robert Motherwell), etc.
Une noix, qu’il y a t-il à l’intérieur d’une noix ? Tout le monde connaît la célèbre comptine de Prévert qui incluait l’univers merveilleux de son auteur, celui des enfants et plus encore… Elle nous rappelle combien il est vain de vouloir tout classer, tout catégoriser (scientifiquement ou non) les objets, la nature et tant qu’on y est, les gens, les idées et les limites de l’imagination. Le monde de Gilgar est avant tout un univers d’auteur intègre, un monde qui est fantastique parce qu’il est unique, magique, étonnant et qu’il ouvre l’esprit du spectateur vers l’extérieur. C’est un univers raisonné et raffiné qui ne se borne pas à être une simple représentation d’un quotidien banal ; C’est pourquoi il n’est pas possible de lui apposer une simple étiquette pour le définir.
J’habite ma propre demeure, Jamais je n’ai imité personne, Et je me moque de tous les maîtres Qui ne se moquent pas d’eux mêmes. Nietzsche, Le Gai savoir.
La construction gilgarienne
La phase de réflexion qui précède la réalisation d’une image n’est que la genèse "Sisyphienne" de l’histoire originale que Gilbert Garcin nous donnera à voir. L’idée est ici primordiale, elle est le point de départ de l’œuvre. Cette idée est roulée et tourneboulée jusqu’à la limite de la simplification, jusqu’à l’obtention du thème unique qui exprimera la moelle de la pensée profonde. Et le philosophe cultive le doute, il perpétue ainsi son cycle de réflexion. Et l’idée se transmet, le courant passe. Rares sont les auteurs qui peuvent jouer sur ce terrain car ce n’est pas l’auteur qui décide, mais le spectateur qui se reconnaît (ou pas) dans le miroir métaphorique. Chaque nouvelle question philosophique est mise en scène avec simplicité et théâtralité, preuve que le sens profond peut parfaitement collaborer avec la partie artistique. Le fort impact visuel qui émane de ces photographies est obtenu par une rigoureuse construction de l’image. Réflexion en amont, structuration de la scène et dans l’image elle-même un esprit très graphique qui apporte beaucoup de dynamisme avec des lignes obliques, des répétitions de lignes de force, multiplication de points, traits et ombres portées judicieusement utilisés.
On peut dire que l’idée de départ est valorisée par la personnalisation incontestablement "Garcinienne" de sa représentation. C’est d’ailleurs pour cette raison que Gilbert Garcin rencontre un succès international bien mérité ; pas besoin de traducteur pour parler le "Garcin", c’est un langage que tout le monde peut comprendre. À la base, un questionnement bêtement humain, celui de monsieur "tout le monde", c’est précisément cela qui est universel, et ensuite la théâtralisation, qui est aussi un code visuel compréhensible par-delà les frontières et les éventuels barrages sociaux culturels. Et Gilbert Garcin élève le débat, il transforme l’animal en homme, le consommateur en utilisateur, le benêt en surdoué, le recalé en bachelier, l’homme insignifiant en surhomme, il amène le visiteur à réfléchir sur la réalité qui l’entoure…
Gilgar politique ?
Le titre du livre "Tout peut arriver" ne correspond pas au titre de l’œuvre imprimée sur la couverture (Le funambule). Est-ce un choix éditorial plus vendeur que le titre original ? ou bien un choix qui impliquerait plutôt une réflexion de l’auteur ? Je n’ai pas la réponse à cette question, mais en hommage à Gilbert Sisyphe, je persévère dans l’éternel questionnement car je ne crois pas qu’il y ait de place pour le hasard dans les titres de Gilbert Garcin. L’expression "Tout peut arriver", contient un sens qui résonne comme une mise en garde ; Ce "tout" étant un adjectif indéfini, il ajoute une tension au verbe "pouvoir" choisi pour son imminent caractère d’incertitude. Quant au verbe "arriver", il signifie ici "subir" et venir de l’extérieur. Ceci signifie grossièrement que nous sommes incapables de prévoir et de maîtriser ce qui dépend d’autrui. Alors, si "tout" peut arriver, le souhaitable, comme le moins bien, il en découle la nécessité de faire des choix et de donner du sens à ses actions, du sens politique. Avoir le courage de choisir et de défendre ses idées, c’est un aspect politique basique mais inconsidérément délaissé aujourd’hui. C’est d’ailleurs une particularité forte de ce travail qui détonne dans notre paysage flasque noyé d’images publicitaires, comme un pétard qui exploserait dans une boîte aux lettres remplie de prospectus.
La caverne de Gilgar
Le monde de Gilgar est un monde d’adultes où les enfants n’existent pas. C’est un monde symbolique qui interroge les individus sur leur existence, leurs relations et leur devenir. Le monde de Gilgar est un huis clos, une allégorie de "La Caverne" et nous permet de constater que même si le temps à passé depuis "La République" de Platon, l’homme est toujours égal à lui-même, esclave malvoyant enchaîné dans sa grotte, ne pouvant faire la différence entre la réalité et la représentation. Les certitudes qu’il pourrait trouver l’amènent toujours à tourner en rond. Mais grâce à ses questionnements intimes et universels, à la connaissance de soi et de l’autre et à l’auto-dérision, l’humain peut se donner les moyens de progresser vers la lumière.
Quelle est la différence entre une construction en "Mécano" et un ordinateur, entre un pantin de papier et un avatar virtuel ? Finalement il n’y en a pas ; cela dépend de l’utilisation, de ce que l’auteur veut exprimer, le moyen n’est rien sans l’expression humaine… Le monde de Gilgar est un monde à part, déconnecté des médias, de l’actualité et des technologies de l’information. Ce monde est pourtant peuplé d’humains ordinaires. D’ailleurs, à bien y regarder, on peut s’y reconnaître ici ou là… Mais Gilgar est plus que ça, c’est surtout le miroir de ce qui ne change jamais, ce qui peut traverser le temps, le primordial, l’essence de la vie : la vérité…
Gilbert Garcin
Gilbert Garcin est né (1929) et réside à La Ciotat, entre Marseille et Toulon. Retraité, il effectue un stage aux Rencontres d’Arles et se met à la photographie. Très rapidement (1993) il rencontre le succès et prépare des expositions personnelles en France, en Europe et même au Canada. Il revient aux Rencontres d’Arles en 1998, mais cette fois comme exposant. Depuis 2000, il a pu développer sa notoriété dans le monde à travers les nombreuses rétrospectives qui lui sont consacrées. "Tout peut arriver" est son cinquième livre et son quatrième ouvrage publié chez "Filigranes Éditions".
[1] Dans la mythologie Grecque, Sisyphe, Roi de Corinthe était condamné à remonter un rocher en haut de la montagne, rocher qui retombait inévitablement et éternellement… Ce mythe est devenu un des thèmes récurrents de la philosophie et Albert Camus l’a repris dans son livre "Le mythe de Sisyphe" (1942).
Informations pratiques, notation et achat :
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Texte : Magali Jauffret Dépot légal : octobre 2007 ISBN 13 : ISBN 978-2-35046-098-7 Dimensions : 23,5 x 28 cm Photographies N&B 184 pages Prix : 40 euros Notre appréciation Intérêt du sujet 5/5 Qualité façonnage & impression 4/5 |
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- Gilbert garcin Photographe
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