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8/05/08 - Par Delphine Séris (usage interdit)  - 193 visites  -  Impression (PDF) 

Vous toucher

Vous toucher

Vous toucher est l’un des trois titres déjà parus dans la collection Collatéral des éditions du bec en l’air, qui vise à croiser littérature et photographie contemporaines. Les images intimistes et douces de Catherine Izzo y dialoguent avec un court récit de Claude Bleton, et ouvrent pour le lecteur des fenêtres de rêverie qui enrichissent la fable.

« Elle marchait sous les platanes de l’avenue. Il arrivait en sens inverse. Ils allaient se croiser quand soudain elle s’est approchée, a tendu le bras et a dit : " Pardon monsieur, est-ce que je peux vous toucher ?" ». Les courts chapitres qui suivent ce début de récit font alterner deux voix, deux monologues intérieurs : celui de cette femme, celui de cet homme qui, vingt ans après cette rencontre, se remémorent ce qui l’a rendue possible. Progressivement ces personnages s’étoffent, se dévoilent au lecteur en se repassant à eux-mêmes le film de leur rencontre, la « montée des circonstances » [1] de ce moment inédit : le malaise au sein de leur couple respectif, l’enfermement dans la morosité du quotidien qui progressivement efface ; la sensation, pour lui, d’être devenu « le spectateur de [s]a propre vie » ; pour elle, celle d’être désormais une « statue de pierre », une femme gelée dans un « monde pasteurisé ». Ce retour dans un passé douloureux mais révolu est aussi pour eux l’occasion de méditer sur la signification de l’audacieuse question posée jadis et d’en apprécier rétrospectivement les conséquences, quelques heures avant de se voir à nouveau.

En regard du texte, quelques photographies de Catherine Izzo, des petits formats en noir et blanc : leur fonction n’est pas illustrative, et l’on ne verra ni allée de platanes, ni petite robe d’automne. Images sans évènement, contemplatives et désertées, elles donnent à voir des lieux, le monde des choses : les draps froissés du matin, la buée sur une vitre, un chemin dans les dunes... mais pas seulement. Insérées dans la trame du récit, elles montrent en effet autre chose que ce qui a été photographié, elles sont comme voilées par l’ombre portée de la fiction. Au lecteur, alors, de tisser sa toile entre les mots et les images, de confronter le récit de l’« instant décisif » de la rencontre à ces instants quelconques fixés par les photographies.

Cela fonctionne bien : certaines images se chargent d’une dimension symbolique. Les photographies d’une serrure ou d’une poignée de porte peuvent ainsi faire écho à ce qui se joue dans le récit : l’accès sinon à un autre monde, du moins à une vision inédite de soi et des autres, réalisé grâce à un geste à la fois anodin et saugrenu vécu comme un véritable « rite de passage ». Ce refus de l’engloutissement dans la routine, on peut le lire aussi dans la progressive multiplication, au fil des chapitres, des photographies d’extérieur : elles sont une échappée hors de l’espace du dedans, un appel d’air marin qui dit la possibilité de l’aventure pour ceux qui ont l’audace de risquer « le tout pour le tout ». Dans ces photographies qui introduisent le mouvement dans la série – des mouettes brumeuses sur la mer, des palmiers filés sur un ciel clair -, tout se passe comme si le regard de la photographe fusionnait avec celui du personnage : c’est bien un regard tremblé qui est porté sur le monde, le regard ému, ébranlé de celle qui accepte désormais d’être touchée.

Le récit influence autrement la lecture des photographies : le « elle » de la fiction est devenue une énigmatique « spécialiste des surfaces ». Elle enseigne « comment les traiter » : « fermez les yeux pour faire le vide dans votre esprit et oubliez la muraille, puis rouvrez-les. La surface ainsi traitée est devenue fragile. Alors, dessinez sur cette surface fragile votre plus cher désir. ». Grâce à ces mots de Claude Bleton, toutes les surfaces sur lesquelles s’attarde le regard de Catherine Izzo, carrelages, vitres, feuille vierge punaisée sur un mur blanc, deviennent pour le lecteur des équivalents du papier photographique, et les photographies des images latentes : l’essentiel ne s’y est pas encore révélé. Le texte nous invite à y projeter nos propres désirs ; à écrire sur ces surfaces sensibles l’histoire de notre propre renaissance.


[1] L’expression est de Denis Roche ; il l’emploie notamment dans le recueil de textes intitulé La Disparition des Lucioles. Réflexions sur l’acte photographique (L’Etoile, 1982), pour désigner le moment qui précède la prise de vue.


Informations pratiques, notation et achat :

13 x 20 cm
72 pages
Broché, couverture à rabats
20 photographies en noir et blanc
ISBN : 978-2-916073-25-5
14,50 €
Notations :
Texte : 3/5
Présentation : 5/5
Photos : 5/5
 


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