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Par Laurent Meynier
22/08/08 1848 visites Impression (PDF) |
Livre photo art, photographie contemporaine
Zones d’Interventions Précaires

Dans l’attente du « Soudain »
Il y a dans les photographies de Jean-Michel Fauquet quelque chose d’étonnant, de mystérieux et d’énigmatique, quelque chose qui fait appel à une partie de nous-même que nous ne maîtrisons pas : la mémoire. Lorsqu’elle est bâtie de ce matériau par nature altérable au temps, la démarche artistique d’un auteur est quelquefois troublante.
Le livre est conçu comme une enquête, ou plutôt une quête indéfinissable à priori. En se plongeant dans cet univers sombre et grave, la première impression est celle d’une perte de repères spontanée. C’est en composant ce décor vide et intemporel que l’auteur plonge le spectateur vers un « Lointain » inconnu. La progression est lente et incertaine, mais le terrain vide se transforme lentement en un parcours jalonné de repères codifiés que Jean-Michel Fauquet place avec précision et méticulosité. Disposés dans la pénombre, des objets indéterminés constitués d’une matière ouvertement factice, semblent exister dans un espace inaccessible et exhaler le parfum de l’oubli ; De fantasmatiques personnages errent quelque part entre les paysages brumeux et les confins de la nuit et tous ces éléments « précaires » deviennent les acteurs dramatiques d’une pièce dont nous sommes les spectateurs impuissants mais pourtant pris à partis. Ces nouveaux et éphémères repères éclairent d’une faible lueur le chemin tortueux qui nous mènera vers la compréhension de l’énigme « fortodagraphique ».
« La « Photographie » est au regard ce que l’inconscient est à la mémoire » [1]. La base de cette « pyramide de réflexion » s’articule autour de la construction de la mémoire et du psychisme. Pour Jean-Michel Fauquet, le regard conscient n’est pas un point de départ mais la destination finale, l’aboutissement d’un travail inconscient, qui nous échappe donc mais que nous pourrions rendre conscient. C’est pourquoi il décompose la mémorisation cérébrale en une cartographie psychique et établit les plans des différentes « zones » actives et non actives. L’auteur à pour ambition de s’adresser à nos cellules inconscientes et éventuellement de les réactiver pour déclancher une activité mémorielle consciente. Le catalyseur de cette réaction étant le regard et non l’image.
« Je regarde et je ne vois pas. J’attends le Soudain. Le regard résiste, ce que je vois ne raconte pas. Développement de l’attente dans le parcours du regard et de la mémoire. Soudain, dans l’attente, je suis entré dans une zone. » [2]
Quelques personnages anonymes, ou plutôt « silhouettes » apparaissent dans l’image mais aussi dans le texte de Francis Cohen. Les ombres de Freud, Kafka, ou Tarkovsky se distinguent aussi dans la pénombre et viennent ajouter des éléments de compréhension, des pièces au puzzle, à l’objet « fortodagraphique » que nous reconstituons au fur et à mesure de cette exploration. Odradek, ce personnage mi-objet mi-humain crée par Kafka, est intégré, digéré et réinterprété par Jean-Michel Fauquet qui va puiser son questionnement à la source ténébreuse de l’oubli.
Comme dans un poème noir de fumée d’un Philippe Pascal [3], ou dans la flamme chancelante d’un Christian Boltanski, la photographie de Jean-Michel Fauquet est à la fois forte et insaisissable. L’image photographique « physique » existe bien, mais elle est surtout un prétexte pour qu’une image mentale plus forte puisse se dégager à partir d’une mise en scène simulée ; C’est ce que Jean-Michel Fauquet nomme une « Ordalie ». La notion de son ou de silence est aussi une des dimensions imprévues qui se dégagent de son œuvre photographique : Les « Cornes d’Aphasie » reconnaissables, transposent ses portraits de « dormeurs-sonneurs » en personnages véritablement « Kafkayens » qui voudraient nous transmettre un écho fragile. L’auteur élabore d’ailleurs tout un vocabulaire qui définit précisément son territoire, ses « Zones d’Interventions Précaires » du regard et nous guide à travers ses dessins, plans topographiques et installations mises en scènes, pour la compréhension de ce langage, de cet univers fantasmatique.
Jean-Michel Fauquet est né en 1950 à Lourdes. Il a enseigné la photographie à l’université de Québec durant les douze années où a résidé au Canada. Il vit et travaille actuellement à Paris. Il a exposé depuis 1974 dans de nombreuses villes Françaises, au Quebec, à Madrid, à New-York, à Eindhoven et au Centre International des Arts Visuels de Taipei (Taiwan). Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont « Grande Nuit de Toussaint », texte de Sylvie Germain, Cognac, le Temps qu’il fait, 2000 et « Ordalies : crime avec paysages », texte de Pierre Bergounioux,Trézélan, Éditions Filigranes, 2002. Il est présent au Fonds National d’Art Contemporain, à la BNF, la MEP, et au Musée d’Art Moderne de Paris. Il est représenté à Paris par la Galerie Pierre Brullé.







[1] p. 66
[2] p. 8
[3] Album Le bout des nerfs, de Marc Seberg 1989 (Virgin).
Infos pratiques, notation et achat :
| Zones d’Interventions Précaires Photographies et dessins de Jean-Michel Fauquet Texte : Francis Cohen Langue : Français Éditeur : Filigranes Parution : mars 2008 ISBN 13 : 978-2-35046-129-8 17 x 23 cm 152 pages Format : Broché avec rabats Prix : 25 euros Intérêt du sujet : 5/5 Photographies : 5/5 Impression et reliure : 5/5 |
En savoir plus sur :
- Jean-Michel fauquet Photographe
- Filigranes Editeur
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